Guiseppe Alde est architecte, il travaille sur un chantier dans la villa d’Armani, à côté de Rome. Il y rencontre l’écrivain Marco Serve. Autrefois chauffeur de taxi, il récupérait des « Hommes qui n’avaient pas le droit de sortir de la mer pour rejoindre le sable, puis la terre, et la route après elle. » À quatre heures de ferry, l’île de Lampedusa. « On sait les migrants qui foulent sa terre ; les migrants refoulés, on les devine aussi. L’Abri a d’original que ses occupants veulent eux-mêmes le quitter. » Il y a quelque chose de très viscontien dans ce premier roman, qui nous renvoie à Mort à Venise : la lenteur qu’impose l’été caniculaire, et la rencontre entre ces êtres solitaires, l’écrivain, l’architecte. Mais aussi dans la distance, l’indifférence vis-à-vis de ce drame quotidien, des « bateaux retrouvés, les morceaux d’équipage qui témoignent des êtres perdus. Les sans-visage. » Ici aussi il semble qu’une lente contamination est à l’œuvre dans l’air moite, dans l’odeur de friche qui court tout le long du roman. Ce n’est pas le choléra de Visconti, mais l’indifférence vis-à-vis des « Hommes ». Ainsi sont-ils nommés, avec un H majuscule, comme s’ils venaient d’une autre planète. Ce H c’est une respiration supplémentaire, qui envahit tout le roman, l’inspiration et l’expiration, l’air en partage. Guiseppe fait son chemin initiatique dans une tentative de prendre contact avec « l’Abri illégal de Lampedusa fourmillant de monde ». Elsa Régis nous le donne à voir comme le spectateur principal – au départ comme en retrait, mais pas encore immunisé – qui prête de plus en plus attention à ce monde qui s’échoue à ses pieds. Lui, l’architecte, réalise que « les rescapés sont meilleurs ouvriers que moi. (…) Eux savent construire des morceaux de route, de terrasse, d’hôtel. » Dans l’Abri, les chambres ne laissent pas de place aux rêves des Hommes. Lampedusa, île-frontière, reste ce point minuscule où l’Europe regarde la mer, où l’espoir « est le dernier à fuir le corps. »
Virginie Mailles Viard
Un abri pour Lampedusa d’Elsa Régis
Éditions du Panseur, 197 pages, 19 €
Domaine français Un abri pour Lampedusa
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Virginie Mailles Viard
Un livre
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

