On n’entre pas tout uniment dans l’univers de Jean-Paul Goux, mais il ne faut pas longtemps pour que son écriture agisse et que l’on sente œuvrer la singularité d’un ton, la profondeur d’un éprouvé, la tension d’une voix. Quelqu’un nous parle, s’adresse à nous, sollicite notre écoute, nous subjugue par la force d’entraînement de sa pensée parlée en mouvement. Une voix, portant la présence d’un corps, nous fait partager l’intime d’une réflexion tout intérieure. Tous les livres de Jean-Paul Goux sont ainsi portés par des voix qui alternent, se relayent, mettent en mouvement ce qui les meut – images, mémoire, rêverie, souvenirs – toutes choses qui relèvent autant de l’obscur objet du désir que de l’amour pour la beauté des formes, qu’elles soient celles du monde naturel ou celles élaborées par l’homme : paysages, espace clos, maison, jardin.
À la lisière, son nouveau livre, ne déroge pas à la règle. Après la brutale disparition de sa compagne, Claire, une artiste qui dessinait les arbres et le monde du ciel et de ses nuages, Thibaud qui s’est installé dans la maison Au milieu des bois où elle aimait travailler dans la solitude, a invité Cyrille, le fils d’un ami, à venir le rejoindre en compagnie de Clotilde, sa compagne, et ce alors qu’il n’a jamais invité personne et qu’il n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs mois. Tout cela, nous l’apprenons de la bouche de Cyrille, car c’est lui qui parle et raconte comment, après avoir accepté l’invitation, ils sont arrivés Au milieu des bois avant d’être accueillis par Thibaud qui, après leur avoir présenté rapidement les lieux, leur demanda de lire un texte rédigé à leur intention et dans lequel il résumait, en le transposant à la troisième personne, le journal qu’il avait tenu depuis son arrivée – persuadé qu’il était que cette lecture les aiderait à « comprendre certaines raisons profondes qui (lui) ont fait désirer de (les) retrouver » en ces lieux.
Dans ce récit enchâssé qui en contient un autre – celui de Vincent racontant à Delphine, sa compagne, comment il a rencontré Thibaud et comment il est devenu pour lui un « intercesseur » et un « éveilleur » –, Thibaud évoque sa redécouverte de la maison et la visite de l’atelier de Claire dans lequel il a découvert « une innombrable collection d’œuvres achevées et jamais exposées ni montrées ». Une œuvre qu’il juge de son devoir de sauver, avec la maison qui l’a rendue possible. Pour mener à bien ce projet, il dit avoir imaginé de faire de ceux qui accepteraient cette mission, « les légataires universels de ses biens, à condition qu’ils s’installent dans cette maison. » Ils seraient rémunérés et auraient à s’occuper des archives de Claire, à préparer une exposition annuelle de son œuvre et à publier un ouvrage sur ladite œuvre. Et il annonce avoir invité Vincent et Delphine à venir découvrir les lieux. On imagine la stupeur et l’incompréhension de Cyrille et Clotilde devant ce canevas d’échos et d’entrelacements. À quoi joue...
Domaine français La transmutation du monde en beauté de langue
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Richard Blin
Loin des commodités du roman courant et de la compulsion moderne au discontinu, la prose romanesque de Jean-Paul Goux fait de la matière de la langue la source même de l’émotion littéraire.
Un livre

