La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Poésie Une geste diagonalisée

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Emmanuel Laugier

Avec Le Poème tangent, Isabelle Garron documente en une sorte de poème parlé les décisions, les gestes, le métier d’artistes femmes. Un livre en forme d’étoilement et d’affirmation de la langue du poème comme témoignage.

Autrice de six recueils de poésie et, avec Yves di Manno (qui aura dirigé la collection « Poésie/Flammarion », fondée par Claude Esteban en 1983, jusqu’en 2026 – elle cessera de paraître dès cette année) de l’anthologie critique Un nouveau monde. Poésies en France, 1960-2010 (2017), Isabelle Garron livre avec Le Poème tangent un montage de paroles prélevées à partir de plusieurs entretiens menés sur cinq années avec dix-sept artistes femmes ou femmes artistes. Enquête poétique, structurée en trois sections, Le Poème tangent est né de rencontres à Nuit debout pendant l’année 2017, place de la République à Paris. De ces assemblées informelles, dont le principe d’une parole de démocratie directe était donné comme une autre façon de penser la politique face aux dictats autoritaires de l’État, le travail du Poème tangent a trouvé son commencement et ses diagonales réflexives. Il est en cela plus qu’une enquête, comme il est précisé modestement, mais s’agence et se construit comme une œuvre testimoniale, dont nous mesurerons dans les décennies à venir de quelle langue il s’est fait.
La forme, en effet, de ce livre, ne se réduit pas à compiler des entretiens par simple retranscription. Les propos entendus, croisés, ne sont pas modélisés dans le schème de la langue vernaculaire, ou dans ce que la linguistique définit comme un « fragment de monde intelligible » (Benveniste). « Poème épique en vers et en prose brisée », comme le définit Isabelle Garron, à la presque limite de ce que le poète américain David Antin appelait le « talk poem », Le Poème tangent fait ainsi l’épreuve de la décision car en prélevant il a fallu choisir ce qu’il fallait faire voir et entendre. Les trois sections du livre (« artiste femme et la décision » (1), « de la tangente » (2), « le métier d’artiste » (3)), en se nouant, ne font rien d’autre que former un « ensemble récitatif marqué par la polyphonie ». Le tangent du poème n’y tient que par « les échafaudages de paroles qui les structurent ». Il est fait « de la recherche d’un lieu pour “s’y échafauder”  ». L’à-propos du chantier du poème, que signe Isabelle Garron, précise plus amplement encore les choses dans un héritage et une filiation qui va de Monique Wittig à Delphine Seyrig (à qui le texte est dédié) : parce qu’il s’agit, ici, en dé-essentialisant et en dé-objectivant le féminin de lui-même, et de toutes ses figures imposées par le patriarcat, de rejoindre ce que Wittig, avec la théoricienne de l’art Rosalind Krauss, appela le « message sans code ». Comment en somme sortir la parole de ses codifications, ou altérer le code, pour toucher ce « matériau brut » qui « habite le plus près des mots à l’état brut ». Rien ne s’y dit mieux que par les mots de l’autrice elle-même : « Le poème tangent intègre à son déploiement la possibilité d’un rythme qui s’efforce de “découvrir un état des choses” (W. Benjamin) ».
Un autre écho approfondira la démarche du Poème tangent : celui du film d’entretiens que réalisèrent Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos dans Sois belle et tais-toi (1975), et par lequel Isabelle Garron fait sienne l’une de leurs phrases : « donner la parole à la réalité » pour lui offrir la forme altérée qui est celle de la recherche du temps du poème. Ce qu’Alain Badiou appelle dans Que pense le poème : « tirer dans la langue un trait qui diagonalise tout classement qu’on y suppose, produire un court-circuit dans la circulation de l’énergie langagière ». Il faudrait citer la façon dont chaque voix, prélevée, donne à entendre une inflexion singulière de la parole. Relevons celle-là qui vaut pour toutes : « ça se fait par une volonté/depuis très longtemps/j’ai cette envie-là/de mener mon travail personnel/j’ai toujours eu ce besoin//c’est allé naturellement dans cette direction/je ne me dis pas je suis une femme/ce n’est pas une histoire de genre/c’est je veux faire ça » (1/14). Et celle-ci, tournée vers le projet « de la tangente » (2) : « de la tangente dire ça m’est tombé dessus j’ai reçu un coup/de tangente dans cette histoire ce qui me plaît c’est que ça n’a pas/été délibéré ». Tout y est dit, jusqu’à savoir de quel bois, non-délibéré, d’affirmation et d’endurance, est fait « l’immanence : une vie… » (Gilles Deleuze, 1993).

Emmanuel Laugier

Le Poème tangent, d’Isabelle Garron
Poésie/Flammarion, 248 pages, 22

Une geste diagonalisée Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°271
4,50