Auteur d’une douzaine de livres et du marquant Poésies aujourd’hui (avec Jean-Marie Gleize et Bernard Vargaftig, Seghers), le discret poète Bruno Grégoire publie avec Et amarres invisibles le quatrième pan de sa série « trait d’union », que Loin de Cluj inaugurait en 2004. Deux livres presque opposés, Dans la bouche morte (1993) et L’Usure l’étoile (1998) le précédèrent comme deux errants, deux solitudes, tant par leur rage froide à heurter, heurter encore une paroi de douleur innommable, que par l’insistance de leur lyrisme, tendu et rêche, volontairement inhabile, c’est-à-dire rompu : « gueule béante au ciel, ensevelie,/la face borgne éplorée du monstre/scrute les îles calcinées d’une seule enfance » à quoi L’Usure… répond que « chaque mot incarné/en toi révoque sa sépulture, chaque mot hurlé sans voix/rince, gifle la glaise juvénile de ton sommeil ».
De ces vers hantés de rives africaines, de voyages venus des lointains de Michaux – enfants poussant des bidons blancs d’eaux troubles, nageant dans l’opaque et laiteux Niger –, les poèmes rassemblés dans la série « trait d’union » semblent s’opposer tant leur parfois trivialité les en éloigne. Toute éloquence enfuie, les vers de Et amarres invisibles, à la suite des trois autres opus, ont détimbré la lyre de son clairon. Du presque rien au je-ne-sais-quoi, le livre se livre à une gesticulation minimale, « ne serait-ce que pour un seul vers,/coupable/de luisance sonore ». D’une consonne l’autre, la permutation œuvre à des glissements que les logiques du Witz (jeu de mots) disent aussi ; mais toujours ces jeux s’articulent aux dimensions insomniaques de l’existence, à l’image de cette question : « Qu’est-ce que ce coquillage/qui parfois s’enroule au fond de moi,/cette conque/dans laquelle souffle en secret/l’enfance plus forte que ses questions/les plus noires ? »
C’est que Bruno Grégoire, pudiquement, écrit qu’il existe « une relation presque sacrée/entre le pouvoir et la douleur », et que celle-ci aurait son trait d’union, son lien étroit, entre « les mâchoires et les hanches ». Parler, le pouvoir, et se tenir débout, de ne pas faillir ? Est-ce dire la volonté et l’accord que cherche le poème au sein du corps ? Jusqu’à cette scène qu’un poète objectiviste (William Carlos Williams) aurait pu écrire : « accoudé à la balustrade à l’arrière d’un motel/entre station-service et jardin ouvrier/je m’obstine à te rêver,/merveille d’entre toutes/les groseilles – ou poème à la pompe,/avec le temps est-ce tout comme ? » Ainsi s’en vont les strophes discrètes, désamarrées presque, de ce livre, mikado mental de sensations sans ornement, jeté à même le sol. Et s’il lui suffit de savoir écouter la substance des choses pour retrouver sa voie, il semble que l’on ne sache jamais tout à fait de quoi il en sera fait, à quelle « queue du diable/ (…) on a cru cent fois le tenir ».
De cette fable du lézard, dont la queue « nous reste cent fois entre les doigts », Bruno Grégoire nous offre trois fois rien, petits paquets de thé infusé d’Orient, encoches, papiers pliés. L’élan, jusqu’au ralenti, de Et amarres invisibles est aussi comparable à celui de l’opiomane qui s’accoude auprès de sa flamme pour y puiser une fable ductile, tel ce « soleil revenu/tout à coup découpe[r] la double page/du carnet d’adresses resté ouvert », par quoi à « nouveau se pose la question initiale/de l’autre et infini sens/du bel aujourd’hui ». Est-ce assez ? Grégoire, sans nonchalance, en bon compagnon ici du marabout et du bout de ficelle, ne le démentirait pas.
E. L.
Et amarres invisibles, de Bruno Grégoire
Tarabuste, 116 pages, 15 €
Poésie Papiers coupés, papiers collés
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Emmanuel Laugier
Avec Et amarres invisibles, Bruno Grégoire cherche en des poèmes quasi ordinaires les mots de passe qu’ils articuleraient enfin pour passer à travers la cloison de papier de l’existence.
Un livre
Papiers coupés, papiers collés
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

