Aristide Tarnagda est un auteur du Burkina Faso. Sa rencontre en 2004 avec Koffi Kwahulé le convaincra de se consacrer au théâtre et à l’écriture. Fadhila est son texte le plus récent. Fadhila, c’est d’abord une langue. Une langue puissante, imagée, métaphorique, une langue qui conte et raconte et laisse aux personnages le temps et l’espace de parler pour nous dire, ou tenter de nous dire, leurs vérités profondes. C’est la langue directe d’une femme confrontée au malheur, Fadhila Kaboré. Et ce malheur, c’est l’arrivée des djihadistes et les combats qui vont suivre. Romaric, son mari, décide de fuir la guerre et d’abandonner sa famille. Il part pour l’Europe persuadé qu’un monde meilleur l’attend et qu’il pourra recommencer sa vie. Ses espoirs seront rapidement déçus et il se retrouvera à la rue, sans racines, sans attaches, sans avenir, ayant perdu ses illusions, et persuadé que « seule la révolte de nos enfants mettra fin à notre humiliation. » Son fils Abdou est tenté par le djihadisme. Approché puis enrôlé par une milice, lui aussi disparaît, laissant « une Absence plantée dans le cœur de sa mère. » Reste Aziz, le second fils. Lui projette de s’engager dans l’autre camp, le camp gouvernemental, chez les VDP, les volontaires pour la défense de la patrie. Mais pour sa mère, pas question de voir partir un autre fils. Elle tentera de le convaincre puis se résoudra à un geste terrible, à la fois geste de mort et geste d’amour. Et c’est le spectre de ce fils mort qui ouvre la pièce, debout sur sa tombe encore fraîche.
Fadhila, c’est une mère qui voit tout son monde disparaître petit à petit, mais qui se bat. Un personnage de tragédie grecque ou shakespearienne qui n’hésitera pas à se crever les yeux pour faire fuir les soldats venus l’arrêter ou la tuer : « je ne veux plus rien voir, rien ni personne, je ne veux plus voir les hommes trembler devant leurs femmes et leurs enfants, je ne veux plus voir la fumée des hommes brûlés par d’autres hommes, (…) maman se débarrasse de ses yeux, toute seule, comme une grande, parce qu’ici il n’y a plus rien de beau à voir ». Une femme qui affirme que seule elle peut disposer de la vie de son enfant et reprendre ce sang qu’elle lui a donné : « je le boirai moi-même, je le boirai car le sang d’Aziz est à moi, il n’est pas à vous, il est moi, et je le prends dès maintenant. » Une femme qui tous les jours, nue sur la tombe de son fils, lui donne à manger.
Fadhila est un texte contre la guerre, un texte qui essaie de comprendre la folie des hommes et dresse en face d’elle la figure majestueuse d’une femme bien décidée à faire de l’avenir une espérance. Et c’est une autre femme qui soutient Fadhila : Madame gombo frais, qui vend des gombos et attend le retour d’un fils. Et préparant toujours un repas, au cas où. Sa résistance à elle, c’est le rire. Et aux soldats venus la chasser de chez elle, elle déclare : « Vous croyez que vous me faites peur ? Eh bien je vais vous dire moi, des couilles molles comme les vôtres, j’en ai soupé, vos derrières sont trop petits pour faire peur à Madame gombo frais, renseignez-vous bien, ce ne sont pas des dindons comme vous autres, là, qui peuvent faire trembler Madame gombo frais, mettez-vous ça dans le crâne. » Tout aussi déterminée, elle conforte Fadhila dans l’idée qu’une mère doit tout faire pour protéger son enfant. Dans ce texte, les femmes posent des questions essentielles, croient dans l’avenir et se battent pour lui. Des femmes que rien n’effraie, tandis que les hommes fuient ou se font la guerre. « Qui a dit à nos enfants que vivre, c’est violer, piller, brûler, humilier, déposséder, abandonner, rejeter, venger ? »
Patrick Gay-Bellile
Fadhila, d’Aristide Tarnagda
Actes Sud-Papiers, 64 pages, 12 €
Théâtre Une immense tragédie
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Patrick Gay Bellile
Quand une femme se dresse face à la guerre et à la folie des hommes.
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Le Matricule des Anges n°272
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