Si les fans de Philip K. Dick connaissent sa dystopie En attendant l’année dernière, peu savent que le génial auteur de SF s’est inspiré des Stoïciens. Le kosmos, être vivant, est fait de cycles : à la fin de chaque « Grande Année », une crise se produit dont résulte le quasi total anéantissement du genre humain, avant que le nouveau cycle ne le régénère. Le phénomène se produit tous les… ils ne sont pas d’accord entre eux, parlent de dizaines ou de centaines de milliers de nos années.
Cette croyance en l’éternel retour est partagée par Lucius Annaeus Seneca, né entre 8 et 1 avant J.-C. et mort en 65 après, et qui fut craint comme politique sous Caligula, Claude et Néron, et célèbre pour son œuvre prolixe – traités, « consolations », tragédies, poèmes, plus une riche correspondance dont les sublimes Lettres à Lucilius. Son petit texte qu’isole le philosophe et historien Jean-Louis Poirier est en fait un chapitre de sa somme de physique, Questions naturelles. Sénèque l’écrivit dans les dernières années de sa vie avant de se suicider sur ordre de Néron, son ancien élève dont il était devenu le conseiller et contre qui il avait fini par conspirer avec le sénateur Pison.
Ce sont moins de vingt pages, isolées parmi un vaste ensemble scientifique. Si elles méritent une longue et érudite introduction et l’ajout sur la deuxième moitié du livre d’une riche anthologie de textes traitant de la fin du monde, c’est que Sénèque, nous dit Poirier, « invente » le traitement littéraire de ce thème commun dans l’Antiquité, et le fait de façon très libre et à rebours de la caricature du sage impassible à laquelle on réduit trop le stoïcisme. Le philosophe nous projette dans un avenir fatal, la montée des eaux et sa cohorte de désastres : famines, séismes, dérèglements climatiques, disparition des animaux, destruction des villes, maladies, « le cataclysme se nourrit du cataclysme ». Le lecteurice du XXIe siècle lira dans l’incipit notre sinistre futur : « Puisque j’en suis au mouvement des mers, le moment est venu d’examiner comment la plus grande partie des terres devrait être recouverte par les eaux lorsque, conformément au cours nécessaire des choses, le jour du déluge sera arrivé ». L’explication qui suit est fascinante en ce qu’elle réfute avec deux mille ans d’avance le climatoscepticisme et le « platisme » : Sénèque montre comment même une faible montée des océans sera fatale à l’équilibre de la planète et à ses habitants. Les mers, nous dit-il, contribuent « (…) à faire du globe une boule régulière et uniforme. Mais nous ne percevons pas la courbure de la mer, et ce que nous en voyons nous semble plat, comme dans l’illusion qui affecte le regard quand il fait face à des étendues légèrement inclinées. Ajoutons que, étant donné qu’elle est au niveau des terres, la mer n’a pas besoin de soulever une si grande masse d’eau que cela pour les inonder : pour s’élever au-dessus de son propre niveau et déborder, il suffit d’une légère montée des eaux ». Plus loin, le développement concernant les pluies devenues surabondantes ne manquera pas de nous évoquer nos récurrentes inondations, et celui sur la « fonte des neiges » l’accélération de celle de la banquise et de nos glaciers.
Sénèque décrit avec empathie la détresse des victimes, hommes et bêtes, par temps de cataclysme. On pense à Pascal, la « petitesse de l’homme ». L’éditeur avance que « ces pages représentent l’une des premières traces humaines de l’éco-anxiété ». Sénèque, bien que mort avant l’éruption du Vésuve qui ensevelit Pompéi en 79, avait néanmoins été marqué par le tremblement de terre qui s’y produisit en 62, par le grand incendie de Rome en juillet 64, et il avait par ses lectures connaissance de nombreuses catastrophes naturelles. La fin du texte (superbement illustré par l’artiste Hubert Le Gall de collages qui font écho au monde en morceaux dépeint par Sénèque), est pessimiste. Les rares survivants du déluge, au début, seront meilleurs que leurs prédécesseurs. Mais « la méchanceté a tôt fait de s’installer ». Pour avoir été le précepteur de Néron, Sénèque là-dessus en connaissait un rayon.
Jérôme Delclos
Les Derniers Jours de l’humanité, de Sénèque
Traduction, introduction et notes par Jean-Louis Poirier,
illustrations d’Hubert Le Gall, Les Belles Lettres, 165 p., 17 €
Textes & images Après nous, le déluge
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Jérôme Delclos
Le philosophe Sénèque « invente » la fin du monde dans un texte qui nous parle… du nôtre. Alerte !
Un livre
Après nous, le déluge
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Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

