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Dossier Sandra Moussempès
Les sortilèges d’une poésie du vertige

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Richard Blin

D’une beauté inquiétante, la poésie de Sandra Moussempès, portée par la puissance iconoclaste d’une écriture gouvernée par des processus de hantise et le questionnement de l’identité féminine, bouleverse notre sens du réel.

Lire, écouter Sandra Moussempès, c’est accepter d’être affecté, d’entrer dans un univers de mondes emboîtés les uns dans les autres, d’être pris dans des jeux de miroirs qui font de chaque poème un objet d’anamorphoses. C’est découvrir une écriture syncopée qui opère par blocs d’émotions et de perceptions, d’éclats de mémoire et de conflagrations sensorielles. Dénudant l’apparence, explorant le féminin et tous les stéréotypes qui lui sont associés, sa poésie en pointe les vérités insues, en interroge le rapport au narcissisme comme à l’objet du désir. Saturée d’impalpable et de magnétisme, elle est tissée d’effets d’étrangeté, de revenance et de survivance qui, en portées déchirées, donnent voix aux radiations mémorielles comme aux présences spectrales qui hantent l’œuvre. « Que peut-on voir d’un visage effacé dans le miroir ? »
Une œuvre qui s’est élaborée, à la frontière de l’écriture et de l’exister, au croisement de l’image et du son et en réaction contre les idées sans corps, et contre tout ce qui contribue à valoriser une fémininité tout entière suspendue au désir de l’Autre et plus spécifiquement au regard de l’homme. Il s’agit de sortir la femme de la prison de son corps, de lutter contre son assignation à la place d’objet passif et asservi, et de l’arracher aux rôles au moyen desquels la société a traditionnellement réussi à entraver le désir féminin.
Née, en août 1965, à Paris, Sandra Moussempès fut élevée dans un milieu intellectuel post-soixante-huitard, et dans l’atmosphère quelque peu libertaire des seventies. Enfant, avec son physique de poupée de porcelaine et ses cils noirs, « longs et épais » qu’elle blondissait à l’eau oxygénée – « à l’école les filles m’insultaient et m’accusaient de mettre du mascara » – elle dut affronter la différence alors qu’elle rêvait d’être comme les autres filles, « blonde et banale ». Et comme son père, en 1970, avait acheté, près d’Uzès, un château (dans lequel, disait-on, le marquis de Sade avait dormi plusieurs nuits), elle connut des grandes vacances assez particulières puisqu’elle fut amenée à y côtoyer un drôle de monde, comme un membre de la bande à Baader qui vivait nu, un curé ramassé en stop, des professeurs parisiens hippies en pleine libération sexuelle, de jeunes touristes américains en voyage initiatique, un aristo royaliste quasi-clochard, un psychanalyste féru de rebirth qui, avec son groupe « passaient par ma chambre pour pousser leur cri primal à cinq heures du matin ». Un climat d’inquiétante étrangeté et de malsaine promiscuité – « à l’époque ces choses-là ne gênaient pas : mon visage de douze ans et le sexe en érection trônaient dans le tableau du salon » – qui, au moment où se nouent les goûts et les désirs, les hantises et les fascinations (« enfant, j’aimais la beauté cruelle de certaines petites filles ») ne put que laisser des traces dans tout ce qui allait plus tard moduler le comportement de la chair pensante, souffrante ou jouissante. Et explique en partie...

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