Né français d’un père allemand, devenu espagnol à l’adolescence puis exilé au Mexique pendant trente ans, où il a écrit et publié l’essentiel d’une œuvre qui ne seyait guère à la censure franquiste, Max Aub occupe une place particulière dans les lettres ibériques, toujours un peu marginale. Il n’y est jamais devenu le classique qu’il devrait être de plein droit, ce qui s’explique en partie par son éloignement forcé, par le regard implacable et moqueur qu’il porte sur toutes les formes de renoncement et de médiocrité et, surtout, par la densité de son écriture, où la langue fait feu de tout bois, tour à tour savante et goguenarde, populaire et baroque, sèche et voluptueuse, argotique et pleine de morgue aristocratique, et cela au service de constructions narratives complexes et philosophiquement ambitieuses qui ne brossent pas le lecteur dans le sens du poil et exigent de sa part un investissement complet s’il ne veut pas se perdre dans la foule de personnages, de références historiques ou culturelles, dans la virtuosité joueuse et labile d’une expression qui n’en est pas moins toujours ancrée dans le rude terreau espagnol.
Si le castillan n’était pas sa langue maternelle, son adoption de celui-ci fut totale, au point de devenir un des grands prosateurs de la littérature hispanophone. Il n’y aura, pour s’en persuader, qu’à se plonger dans les cinq cents pages grouillantes de vie de La Calle de Valverde, où la verve, l’humour (noir) et l’intelligence sont omniprésents. Il conviendra d’ailleurs de saluer le travail remarquable de Claude de Frayssinet, qui sait rendre en français avec naturel (c’est-à-dire sans efforts apparents) toute l’intensité et la précision picaresque de la plume aubienne.
Publiée en 1961 et située dans le Madrid de 1926-27, celui de la dictature de Primo de Rivera qui précède l’arrivée d’une république dont on connaît la triste fin, cette calle est une sorte de « préquel » à son grand cycle sur la guerre civile, Le Labyrinthe magique. On y retrouve certains personnages et une manière d’aborder le récit sous forme de mosaïque, un portrait en creux, intellectuel et sensible, d’une époque à travers des segments de vie qui s’interpénètrent et buttent parfois les uns contre les autres. Dans ce livre aux fausses allures de comédie de mœurs (Aub qualifiait un autre de ses romans de « parodie de Benito Pérez Galdós », et l’on pourrait dire la même chose de celui-ci), une petite artère du centre de la capitale sert de prétexte à rassembler une galerie bigarrée de types humains pour composer de jubilatoires ou sordides tableaux de genre : le vieux journaliste blasé, l’arriviste provincial mort de faim, la jeune femme en quête d’émancipation, le peintre jaloux de la reconnaissance de son collègue plus fameux, la patronne volage d’une maison d’hôtes, le séducteur qui abandonne sans remords ses conquêtes, l’apprenti écrivain suicidaire, etc.
Ces personnages de fiction, qu’ils soient grotesques ou tragiques, sont toujours finement ciselés et jamais caricaturaux (Aub a l’art de l’exagération juste et du portrait qui fait mouche). Ils se détachent sur un fond historique précis, dans lequel apparaissent en figurants des personnalités réelles de la politique et de la littérature (Valle-Inclán, Lorca, etc.). La géographie des rues et les « tertulias », ces réunions de bar, sont peut-être le véritable personnage du livre, sur lequel viennent se greffer les mille et une tranches vitales que l’auteur dépeint avec un soin d’entomologiste cruel mais pas vachard.
« Tous les Espagnols souffrent de maux d’estomac » et l’Espagne décrite au fil des pages apparaît hésitante sur son avenir, comme arc-boutée sur son indécision. C’est, selon les mots de Santibañez, le journaliste vétéran revenu de tout, un « panier de crabes » dont le « seul moteur » est « la jalousie ». On y vit « au jour le jour, au petit bonheur la chance en souhaitant à autrui tout le malheur du monde ». « Ici, ajoute-t-il, le seul qui n’envie personne, c’est Primo de Rivera, il est donc convaincu qu’il fait notre bonheur ». De toute façon, conclut-il, « nous sommes dans un trou et il n’y a personne pour nous en sortir, entre autres choses parce que celui qui en prend l’initiative se verra d’emblée rabroué, par tout le monde, pour s’être mêlé de ce qui ne le regardait pas ».
Dans ce roman qui se penche rétrospectivement sur des années où le sort du pays se jouait peut-être déjà et qui furent également celles de la formation intellectuelle de l’auteur (il fait d’ailleurs une fugace apparition comme personnage), Aub écrit à la fois avec la mélancolie du territoire perdu (son unique retour sur la péninsule, en 1969, fut amer) et le regard acide du moraliste. Qui aime bien châtie bien, mais peut également, comme ici, rendre un vibrant hommage au pays malmené par l’histoire.
Guillaume Contré
La Calle de Valverde, de Max Aub
Traduit de l’espagnol par Claude
de Frayssinet, Les Fondeurs de briques, 470 pages, 23 €
Domaine étranger Une chronique espagnole
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Guillaume Contré
Les Fondeurs de briques poursuivent leur travail de publication de l’œuvre de Max Aub avec ce roman de mœurs tragi-comique situé dans le Madrid des années 1920.
Un livre
Une chronique espagnole
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.
