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Domaine étranger Un éden détraqué

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Éric Dussert

Descendant direct de Lovecraft, l’Américain Thomas Ligotti distille des horreurs gothiques depuis quarante ans, préservant son mystère et ses créatures désemparées dans un monde en déréliction.

Enfant de Détroit, la ville fantôme de l’industrie automobile américaine qui incarne le mieux ce qu’est un naufrage économique, Thomas Ligotti, né en 1953, a emporté dans sa valise, ou dans sa tête, en la quittant, une terrible hantise de la décrépitude, de la disparition et de la pourriture. Son cinquième recueil anthologique, où treize nouvelles d’époques variées de sa carrière en portent non pas des traces mais… les stigmates. Des marques terribles scarifiant des textes plus terribles les uns que les autres, prenant place dans un territoire qui ferait vomir d’angoisse, et d’horreur. Dès le premier texte, un gamin visite une prostituée sordide dans une maison plus sordide encore, « dans le voisinage malfamé où nous avions loué notre maison, mais dans l’autre quartier tout proche, qui était pire. Ce n’était qu’à quelques rues de distance, mais cela suffisait pour passer d’un quartier où ça et là des portes et des fenêtres étaient renforcées de barreaux à un autre où il ne restait plus rien à protéger ni à sauver (…) C’était un autre univers… un éden détraqué de danger et de perversion… de maisons calcinées qui chancelaient au bord de l’extinction totale… de maison où des seuils ténébreux avaient fini par remplacer les portes et les fenêtres… et de friches éclairées par la lune – une lune qui différait subtilement de celle que l’on pouvait voir ailleurs sur terre. »
Outre que les paysages de Ligotti ne sont pas sans rapport avec la Louisiane détruite par un ouragan, ou avec Détroit annihilée par les financiers, la ruine s’empare de ses personnages et le cauchemar ronge toute raison, y compris celle du lecteur qui peut s’accrocher aux accoudoirs de son fauteuil. Il n’est pas indifférent que Ligotti soit cet auteur culte des amateurs de Poe et de Lovecraft, floraisons empoisonnées d’un pays qui a débuté dans la littérature avec un très fameux cavalier sans tête et des histoires à dormir debout de meurtres et de sorcières… Où trouve-t-on une horreur à ce point répandue qu’elle nimbe aujourd’hui tout le cinéma avec tellement d’obstination…
« Mais comme dirait le père : Il n’y a rien dans le grenier (…) C’est juste un effet de l’interaction de ta tête avec cet espace. On trouve partout de ces champs de force. Et ces forces, pour des raisons qui continuent à m’échapper, sont plus ou moins actives selon l’endroit. Est-ce que tu comprends ? Ce n’est pas le grenier qui te hante – c’est ta tête qui fait qu’il est hanté. Il y a des têtes plus hantées que d’autres, que ce soit par des fantômes, des dieux, des créatures d’outre-espaces. »
Gorgées d’un pessimisme noir comme houille, mais aussi d’une ironie terrible et sans apitoiement – on peut penser à Thomas Bernhard dans ses moments cruels et, lorsque certaines sophistications surgissent au Solénoïde de Mircea Cărtărescu dans son enfermement un tantinet… technico-psychiatrique –, les nouvelles « Le régisseur municipal », « Notre superviseur temporaire » ou « La tour rouge » qui promet avec son accent fou d’évoquer à chacun quelque chose qui nous tourne autour avec obstination, et toujours au bénéfice de quelques financiers : « Tout ce qu’ils disent a trait à la Tour Rouge, peu importe comment ils le disent – à rien d’autre que la Tour Rouge. Nous parlons tous de la Tour Rouge et nous y pensons tous, chacun à la façon dégénérée qui lui est propre. Je n’ai fait que coucher par écrit ce que tout le monde raconte (bien que les gens n’aient pas toujours conscience de ce qu’ils disent) et ce que quelques-uns ont vu (bien qu’ils n’aient pas forcément conscience de l’avoir vu). Mais quoi qu’il en soit, ils sont toujours en train de parler, chacun en accord avec sa folie, de la Tour Rouge. Je les entends tous les jours de ma vie. A moins évidemment qu’ils ne se mettent à évoquer la désolation grise, ce vide nébuleux où la Tour Rouge – la grande Tour industrieuse – s’est établie au péril de sa propre existence. Puis les voix se font de moins en moins audibles, au point que je peine à les percevoir quand elles essaient d’arriver jusqu’à moi, en lambeaux suffocants de commotion d’après le cauchemar (…) Je dois me taire, pour un moment d’horreur absolue. Alors on viendra m’annoncer que la manufacture a repris ses activités. Alors je pourrai parler à nouveau de la Tour Rouge. » Un lecteur averti en vaut deux, en particulier s’il fréquente la « librairie Des Esseintes » et le docteur Groddeck… « Des révélations ? a demandé le poète. Mais bon dieu, personne ne sait seulement pourquoi on l’appelle le Teatro Grottesco. »

Éric Dussert

Teatro Grottesco, de Thomas Ligotti
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Fabien Courtal, Les Monts Métallifères, 384 pages, 24

Un éden détraqué Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
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LMDA PDF n°273
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