C’est devenu pour ainsi dire un rituel. Depuis le succès conjugué de Miracle à la Combe aux Aspic et Qu’est-ce qu’un homme sans moustache ? on attend désormais le dernier Tomić comme une manière de beaujolpif adriatique, sans en attendre de surprises bouleversantes mais sans pour autant cracher dans le duralex. Le Gourdin du prince Marko n’a pas goût de banane, mais on retrouve avec plaisir les ingrédients de ses prédécesseurs : une truculence à tous crins et toujours bon enfant, une saine et flegmatique vulgarité, une méfiance viscérale envers tout esprit de sérieux, surtout quand il relève d’un nationalisme dont le Slave du Sud ne connaît que trop bien les effets délétères. Une nouveauté, cependant : de l’époque contemporaine, l’action s’y déplace au XVIIIe siècle, alors que ledit Slave, soutenu par la République de Venise, prétend secouer le joug d’un empire ottoman en voie de délitement. Loin de la Geste nationale – dont le prince Marko, depuis son XIVe siècle natal, reste le héros incontesté dans toute cette partie des Balkans – l’épopée dérisoire d’Ante Tomić est avant tout prétexte à moquer les réflexes ethniques d’une population aux identités pour le moins floues et aux hérédités si bien entremêlées que le maître y est toujours plus ou moins proche parent de l’esclave.
De ce trompe-l’œil généralisé, Marko lui-même est l’emblème : élu à l’issue d’un concours généreusement truqué par ses soins, le nouveau titulaire du poste, préposé à l’émulation des troupes, s’avère moins bon bretteur qu’habile communicant : tout est dans la guzla, affirme-t-il d’ailleurs, cette viole traditionnelle dont le son monocorde soutient depuis toujours le Yougoslave en révolte et fait danser sans temps morts les marionnettes de ce petit roman, avec une mention spéciale pour un adorable trio de prostituées sachant faire prospérer leur petite affaire, en adeptes du marketing avant l’heure. Yann Fastier
Le Gourdin du prince Marko, d’Ante Tomić, traduit du croate par Marko Despot, Noir sur blanc, 150 pages, 20,90 €
Domaine étranger Plaies et bosses
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Yann Fastier
Un livre
Plaies et bosses
Par
Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

