Un petit livre et une grande humanité. Est-ce parce que Jane Sautière est née à Téhéran qu’elle possède cette attention aux personnes qui viennent d’ailleurs ? Parce qu’elle a été collégienne à Phnom Penh, avant la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975 ? Elle l’a raconté dans Corps flottants (Verticales, 2022).
Dans cet opuscule au titre magnifique (un vers de Dante), elle dit ce qui se passe sous ses fenêtres, dans le XIXe arrondissement de Paris, quand des campements d’exilés surgissent, longues files de tentes. D’abord sous le métro aérien, puis, plus proche de chez elle, avenue de Flandre. « Immense. Encore plus impressionnant. Ce surgissement dans la ville de personnes en nombre, étendues au sol, était incongru, violent, déconcertant. » Des riverains réagissent. Une femme apporte « des seaux de thé, du pain, de la confiture. (…) En quelques jours nous étions une centaine. Nous avons servi là, avec les moyens du bord, jusqu’à sept cents petits déjeuners. » Cet épisode ne date pas d’hier. Pour le situer, une étiquette sur un bocal. Jane Sautière dit comme c’est simple. « Aller chercher le pain dans les boulangeries le soir avant qu’il ne soit jeté (il embaumera la maison toute la nuit, comme une apparition). Avoir la belle surprise de crêpes et de petits pains faits maison offerts. Comme le joli petit pot de confiture, Strawberry, you know ? marqué à la main “fraises 2016”, dérisoire devant votre multitude et si parfaitement de ce qui doit passer de nous à vous. »
Elle s’indigne de la remise en question du droit du sol. « Là où on tombe de l’utérus de sa mère, on est chez soi. (…) Nous sommes tous accueillis par un sol, ce qu’il produit, ceux qui y vivent. » Elle s’indigne de l’inaction. Qu’a fait l’Europe depuis la découverte des corps de deux enfants guinéens, Yaguine Koita et Fodé Tounkara, gelés, dans le train d’atterrissage d’un avion à Bruxelles en 1999 ? Depuis la photo – qui a ému pendant quelques jours – du petit Alan Kurdi, 3 ans, t-shirt rouge, retrouvé noyé sur une plage turque en 2015 ?
Anne Kiesel
Quidam éditeur, 68 pages, 10 €
Domaine français De la terre des pleurs un grand vent s’éleva, de Jane Sautière
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Anne Kiesel
Un livre
De la terre des pleurs un grand vent s’éleva, de Jane Sautière
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

