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Domaine français Histoire de l’art avec personnes

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Flora Moricet

Le nouveau texte de Gaëlle Obiégly, Rien à voir, entremêle l’art, la fiction et la vie dans une rhétorique joueuse.

Tout part de la commande d’un artiste bientôt ami. Ari Bosochur sollicite la narratrice pour raconter la rétrospective d’œuvres absentes, le plasticien les ayant fait disparaître. Flattée, celle qui se fait appeler « Rose de nuit » accepte et profite de son « exposé » pour sonder son propre rapport à l’art. Comme dans la plupart des romans de Gaëlle Obiégly la conteuse ressemble de façon troublante à son autrice. Mais pour la première fois, Rien à voir convie des personnages presque fictifs, entremêlant leurs histoires au rêve d’Ari Bosochur (anagramme de Boris Achour) et à la quête intellectuelle, personnelle et obstinée de son exécutrice. 
On y fait ainsi la connaissance de Mamadou, un vigile qui changera de nom. Mais aussi de Nadège, chamane à la beauté envoûtante, et de Daniel Moritz, sorte d’« homme qui dort » de Perec, un brin dépressif… Subtilement, ces rencontres serviront le projet de donner à entendre les objets artistiques que l’on ne peut pas voir. 
Il faut imaginer l’écrivaine ornée d’une lampe frontale, de jour comme de nuit, déroulant des œuvres disparues comme des souvenirs, à la recherche de ses propres émois esthétiques. Avançant en crabe, se délectant de détours malicieux, l’autrice-narratrice vérifie régulièrement si nous la suivons bien tout au long de sa restitution. Rien à voir témoigne d’une écriture de plus en plus musclée, dense et subtile, où la romancière exalte son art de la digression. Ce nouveau roman d’une liberté folle, virevoltant entre le réel et la fiction, s’impose par sa performance formelle, comme le verbalise la narratrice elle-même : « depuis le début de ce récit, j’ai mûri ».
Au Monoprix, haut lieu de rencontres et de filatures dans les romans d’Obiégly, Rose de nuit tisse une belle relation avec Mamadou. Il se trouve que la narratrice était elle-même hôtesse d’accueil, « le pendant féminin du vigile ». Tous les deux ont des échanges intenses, nourris de questionnements philosophiques tels que « quelles sont les propriétés d’une rencontre ? ». Rapidement, Rose de nuit décide de « faire évoluer son rôle, parce qu’il est sous-exploité ». Une histoire d’amour et de politique transformera le nom de Mamadou en Georges Ledoux. Dans un dénouement surprenant dont on ne révélera rien, ce dernier improvise : « je suis noir et je suis blanc ». 
Pour laisser place à l’histoire de ses acolytes, la narratrice se retire à plusieurs reprises, sans pour autant perdre sa voix. À l’image de ces œuvres soustraites au regard, l’art lui-même serait voué à disparaître, au profit d’une civilisation du soin, d’après l’hypothèse de la diseuse. Ce geste du retrait rappelle un phénomène qui lui est cher : la volonté de se dissoudre. En pratiquant une première personne jamais seule (cf. Lmda n°249), habitée par d’autres voix, elle parvenait à atteindre une forme paradoxale d’introspection impersonnelle. Cette fois-ci, Obiégly semble inaugurer une dispersion concertée de sa personne. Comme si le « je » se disséminait ici au contact des autres : « Georges Ledoux est fictif, mais je l’aime ». 
À mesure de ses rencontres, Rose de nuit, qui abandonne vite son pseudo, poursuit ses réflexions sur son désir d’art et sur notre perception, sans laquelle il n’y a pas d’œuvre. Parmi elles, une question la travaille : pourquoi a-t-elle commencé des études en histoire de l’art alors que rien ne l’y prédestinait ? En écho à l’autodidactisme de Mamadou passant son temps libre à s’abreuver d’anthropologie à la bibliothèque, la narratrice se demande si son choix n’a pas été motivé par une volonté d’émancipation sociale. Tout en suivant ce fil rouge qu’il est difficile de perdre de vue tant nous sommes tenus en éveil par la répétition « pragmatique » de ses raisonnements, et par les multiples adresses à la lectrice et au lecteur – « est-ce que j’offense quelqu’un en énonçant des généralités ? » –, l’écrivaine et performeuse œuvre souterrainement à « montrer des réalités invisibles ». Si les objets artistiques sont hors champ, nous entrons dans les arcanes d’un montage d’exposition et avec lui dans les dessous de l’industrie de l’art contemporain. « Rien à voir », sauf cet indispensable petit monde au service d’une commissaire d’exposition et d’un artiste. 
Autre réalité peu visible dans la vie comme dans l’histoire de l’art : la bouche. « Je vais parler un peu de ma bouche », décide la narratrice au cours d’un énième détour extrêmement drôle sur sa gouttière en résine, ses problèmes de bruxisme… : « J’en parle très peu (…) proportionnellement à combien j’y pense. C’est peut-être bien elle qui me pense d’ailleurs. Dans ma bouche, il fait noir. » 
À la façon du peintre Cy Twombly, Gaëlle Obiégly ramène « le gribouillage au centre du tableau ». Dans l’écriture du rien à voir, qui éclaire avec une profonde tendresse des réalités sociologiques reléguées dans l’ombre, la romancière tisse une œuvre d’une belle exigence éthique et esthétique.

Flora Moricet

Rien à voir, de Gaëlle Obiégly
Verticales, 288 pages, 21 €

Histoire de l’art avec personnes Par Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
LMDA papier n°276
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