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Domaine français Les manières de Thérèse

juin 1995 | Le Matricule des Anges n°12 | par Thierry Guichard

Les Adolescence de Thérèse

Pour obtenir d’un partenaire qu’il se prête au jeu amoureux, il faut le séduire, le surprendre parfois. Avec Les Adolescences de Thérèse, José Pierre prend à rebrousse-poils cette règle et commence d’abord par énerver consi-dérablement le lecteur. Ne reculant nullement devant les vieilles recettes éculées, notre auteur pose sa belle Thérèse devant un miroir où elle observe et caresse sa beauté. On appelle cela un cliché, et le début du roman n’en manque pas (l’héroïne a un papa très riche et une gouvernante dont il se sert quelquefois, nous est-il précisé à deux reprises). Pire : les faits rapportés se situent aujourd’hui, à l’époque des vidéos X et du film codé sur Canal +, mais la manière avec laquelle Thérèse livre sa confession érotique oscille entre les niaiseries d’Ysabelle Lacamp et les encorbellements d’un autre siècle. Pour preuves les expressions « sombre buisson de Vénus », « les abîmes du vagin, tigre toujours affamé de la chair fraîche (…) » et l’utilisation irritante des guillemets qui mettent à distance les mots d’une modernité dont se revendique pourtant la narratrice («  »porno«  », «  »flirt«  »). De la même façon, on fera d’une anecdote des ronds de jambe à finir un chapitre en bas de page sans avoir rien dit : « C’est au lendemain d’une »surboum« où ils m’avaient convaincue -non sans mal- de me rendre en leur compagnie qu’ils s’avisèrent qu’il était grand temps pour eux non seulement de passer à l’offensive, mais d’agir en ordre dispersé. » Le « ils s’avisèrent » dans un roman érotique moderne, voilà qui en jette !
Il y aurait de quoi mettre le holà dès les préliminaires si les clichés, l’auteur ne les revendiquait pas en nommant les trois amoureux de Thérèse : Pierre, Paul et Jacques, ajoutant : « je vous jure que je n’invente rien ». Prenons cet aveu pour parole d’évangile et notons dans la foulée que Thérèse aime Gamiani de Musset et le tendre Pierre Louÿs. La narratrice nous affirme qu’elle n’invente rien, qu’il nous soit donc permis de supposer qu’il en est de même de l’auteur et que José Pierre s’amuse à tisser sur un vieux canevas (les clichés constituent les lois d’un genre) une histoire moderne qui s’avèrera plus amorale qu’il n’y paraît au début. En prenant de plus en plus de liberté avec le sexe, Thérèse permet à son créateur d’en prendre de plus en plus avec le genre érotique et la dernière scène, foutrement amorale, nous offre le goût d’un fruit qui, pour défendu qu’il soit, se révèle fort juteux.

Les Adolescence de Thérèse
José Pierre

Zulma (Champs érotiques)
100 pages, 85 FF

Les manières de Thérèse Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°12 , juin 1995.