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Domaine français La proche étrangère

novembre 1995 | Le Matricule des Anges n°14 | par Thierry Guichard

La Correctrice de David Nahmias dresse le portrait pathétique d’une jeune fille qui rêve encore de perfection et d’un écrivain qui ne rêve plus.

Entre un écrivain à la vie invertébrée et une correctrice obsédée par la pureté, l’ordre, que peut-il arriver ? Rien. Et ce rien-là sonne comme un glas.
Aux marques qu’il laisse, à la modification qu’il impose à l’esprit du lecteur, on jugera de la qualité du deuxième roman de David Nahmias, La Correctrice. Quand, la lecture achevée, un flottement colle comme un morceau de sparadrap aux rêveries subséquentes, c’est probablement qu’il s’est glissé dans le livre, autre chose qu’une simple histoire. La Correctrice investit la voix d’Antoine le narrateur (ses 400 coups sont loin derrière lui et il n’a de commun avec le héros de Truffaut que son désir d’écrire). Ecrivain sans livre (son dernier -et premier ?- vient de passer au pilon), Antoine fréquente la bibliothèque du centre Beaubourg autant que les brasseries parisiennes (rue Saint-Lazare, loin de Saint-Germain). Dans la foule des anonymes lecteurs, il rencontre Lisa, une correctrice obsédée par les fautes de frappe, les coquilles, les imperfections. Il tombera amoureux, elle non. Effaçons tout de suite cette piste qui voudrait nous conduire vers une histoire d’amour à laquelle même l’auteur ne semble pas croire. Antoine, très vite, devient le faire-valoir de Lisa. Confident malgré lui comme le narrateur de Gatsby le Magnifique de Fitzgerald, il occupe une place privilégiée auprès de cette fille si peu commune.
David Nahmias réussit in extremis à s’arracher au réalisme étriqué qui écrase le début du roman. Prisonnier d’une écriture un peu lasse, il délimite le territoire de son histoire avec des portraits de personnages que certains initiés reconnaîtront aisément (surtout dans le milieu des revues littéraires parisiennes). De même, Antoine, le narrateur, arpente les quartiers parisiens comme s’il lui fallait d’abord mettre en place le décor. Comme si, avant d’investir réellement ses héros, David Nahmias devait prendre ses repères. Du coup, nous baignons dans un univers de brasseries grises, de bibliothèques publiques, de librairies façon grandes surfaces. On s’y ennuierait réellement sans l’humour, la petite pointe d’ironie qui relève la sauce, sans, quelques fois de belles comparaisons ; comme, à propos du pub irlandais où se rend parfois Antoine : « la Guiness y coulait aussi épaisse que du cassoulet ». La réussite de La Correctrice ne tient donc pas dans la conduite narrative mais bien, plutôt, dans le portrait de cette fille meurtrie, qu’une ambition vaine conduit à rechercher partout la perfection. Car Lisa n’est pas seulement correctrice pour les maisons d’édition, elle est, surtout, en perpétuelle souffrance, en perpétuelle détresse face à un monde qui décidément refuse de ressembler à celui, parfait, de ses probables rêves d’enfant. Personnage pathétique, inhumain dans sa quête désespérée de la perfection, Lisa aimerait corriger les erreurs jusque dans la physionomie des êtres qu’elle croise.
Et autour d’elle, viennent se brûler d’étranges papillons de nuit, de jeunes gens à l’étrange ambition : écrire ! devenir écrivain ! Un rêve qui suffit à créer des affinités électives sans permettre pour autant à chacun de vraiment rencontrer l’autre. Les personnages de David Nahmias sont à l’image de son style : ils restent en dedans d’eux-mêmes. L’écriture joue alors le rôle d’un contrejour, comme celui qui illumine la première rencontre d’Antoine et Lisa : « Lisa reprenait un livre, l’ouvrait au hasard, et me gavait à nouveau de son flot de paroles sans se méfier du contre-jour qui me gratifiait d’un détail intime : l’aréole de son sein sous le chemisier blanc ».

La Correctrice
David Nahmias

Éditions du Rocher
172 pages, 89 FF

La proche étrangère Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°14 , novembre 1995.
LMDA PDF n°14
4,00 €