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Nouvelles Le Rien des choses

juin 1996 | Le Matricule des Anges n°16

Wilfrid Winieski, né en 1970 à Soissons, enseigne à l’Université de Reims où il poursuit un doctorat sur le thème de la lecture anxiogène de l’autofiction. Quand il ne travaille pas sur Pessoa, Nizan, Breton, Soupault, il dirige une petite revue satirique Discordances/ Revue inactuelle tirée à 200 exemplaires et distribuée gratis à ceux qui en font la demande (7, rue M. Chatton 51100 Reims). Ses derniers livres de chevet : Le Sexe et l’effroi de Pascal Quignard et Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Une de ses fables figurera dans une anthologie prévue chez Castex. .

Les nuages filaient au loin sur la robe du soleil naissant.L’air était frais comme le dernier souffle d’un mort. C’était l’heure où les oiseaux ne sont pas encore sûrs que le jour reviendra.Ils se taisent, fébriles, et attendent que la lumière arrache les branches du ciel.
Les arbres étaient étalés en contrebas dans la vallée qui apportait l’aube lentement dans un cortège de brume.Quelques lueurs constellaient les rares fermes éparpillées au hasard des bois.Une ferveur craintive habite toutes les aurores.Au risque de la nuit rien ne nous garantit que nous serons encore entiers au réveil.
J’étais chaque matin au spectacle de cette vallée qui s’éveille, assis dans un fauteuil face à la fenêtre, buvant un café.Les premières odeurs me capturaient, l’amertume aigre douce des rosées sur la pourriture des restes de l’hiver dans le jardin. L’exotisme de l’arabica mêlé à la senteur poussiéreuse du bois.
Petit à petit j’avais réalisé ce doux rêve de saturer les pièces de meubles en pin, en chêne, en merisier, tout ce qui aurait pu être souvenir d’un arbre. C’était la continuité des forêts qui nous entourait, ces squelettes qui avaient dû en connaître des étreintes au petit soir, des gravures ou même des exécutions. Ce bahut en chêne que je lissais de ma main endormie, alors que le soleil courait maintenant sur le fil de la rivière, n’avait-il pas servi de gibet au dire du vieil antiquaire avant de connaître cette promotion domestique.
J’aimais ces vestiges comme on aime les ancrages imaginaires infinis.Il suffisait de caresser le plateau de la table pour lire dans le braille de ses encoches toutes les histoires du monde.Elle avait plus de cent ans d’âge et avait connu plusieurs maisons dont la dernière se situait dans le massif armoricain. Il était facile d’y étaler toute sa rêverie.
Je me perdais donc ainsi dans une galerie de souvenirs inventés, n’ayant pas de mémoire pas plus que de racines, je me prêtais à l’histoire des autres. Ces toutes premières heures m’appartenaient comme un trésor dérisoire.Tout le monde dormait encore, rêvant assoupi alors que je rêvais éveillé. Je partais à quelques kilomètres là-bas voir d’un peu plus près ce cyclomoteur mal éclairé qui longeait le mur d’un corps de ferme, cherchant à percer ce mystère d’un retour aux aurores. C’était une jeune fille, fraîchement vêtue pourtant, qui portait dans le regard comme une nouvelle fenêtre. À moins que ce ne fût un ouvrier harassé qui venant de faire sa nuit à la féculerie et ayant arrosé cette délivrance, regagnait sa petite tanière de solitude.
Tout m’était prétexte à partir.Je perdais toute notion de temps extérieur même si le soleil perçait déjà.Il n’était pour moi que la certitude d’une durée sans faille.On ne doute de rien quand le monde nous appartient. À cet instant tout pouvait glisser sur moi, cela ne m’aurait pas troublé, j’aurais pu arrêter au dernier moment la main d’un assassin qui aurait voulu me tuer avec la même nonchalance que l’on accorde à un insecte téméraire.
C’est que niché dans cette prégnance des choses, tout est alors décanté du superflu, la menace des folies humaines nous semble lointaine même si un psychopathe en fuite traîne sur les routes du coin. Une telle harmonie s’accorde mal au déséquilibre des Hommes.Je comprends que certains paysans, noyés dans leur vie tranquille comme on peut s’emmitoufler longtemps dans un pull, aient pu voir surgir l’envahisseur sur les plaines sans parvenir à y croire avant qu’une première balle ne les meurtrisse.
Parvenu à un tel stade de sérénité, le reste des turpitudes approximatives des congénères, guerres, vol, meurtre et autres agitations ne semblent pas plus sérieuses qu’un mauvais conte pour faire peur aux enfants. C’est une illusion, certes, une terrible illusion, mais l’on se sent protégé ici, sûr d’être soi-même, sûr d’être en prise avec une forme de Vérité dans tous les gestes, rentrer du bois, biner, bêcher, marcher le long de la rivière, dévaler une pâture, toute une suite de réalisations ancrées en soi depuis si longtemps et oubliées dans le laminoir existentiel des villes.
Tout ici est devenu un peu de nulle part. Tout y est à retrouver et à réinventer.Le mur des corps de ferme par exemple.Ils servaient à protéger les moissons des pillards et les grands propriétaires des émeutiers.Aujourd’hui certains d’entre eux s’affaissent et leur entretien n’est pas jugé utile.On trouve de tout le long d’un corps de ferme.De vieilles bouteilles, vestiges de beuveries salvatrices et d’insultes contre le « salaud de patron », ensuite tout allait mieux, pacifié. Des préservatifs antédiluviens, traces de prises furtives adossés au mur et là l’imagination galope, une première prise d’une femme, debout, par derrière, un souvenir impérissable quand les phares d’une voiture balayèrent la scène ?
Tout est possible.Ou une prise laborieuse avortée par des tourtereaux maladroits, une frustration enfouie dont la rage fera la fureur d’un fait divers plus tard.Que de choses, que de passions se sont jouées le long de ce corps de ferme, à l’abri de ces hauts murs, dans l’angle mort de leur clair-obscur.
Et que penser de ce qui se passa derrière ces murs ? Qui saura dire pourquoi cette fille s’enferma si longtemps dans sa chambre avec son secret ? Qui saura dire comment furent acquis les terrains du père Anselme ? Qui saura dire la mort lente de la mère de famille prisonnière d’une respectabilité étouffante ?
Les murs ne séparent pas les êtres, ils protègent leurs rêves des morsures de la réalité.
Aujourd’hui, moribond, je n’irai plus au monde.
Il reviendra…
Wilfrid Winieski

Le Rien des choses
Le Matricule des Anges n°16 , juin 1996.