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Domaine français Les tentations de Jacottet

juin 1996 | Le Matricule des Anges n°16 | par Marc Blanchet

Paysages, lectures, rêves : dans La Seconde Semaison, le poète livre des jugements artistiques à l’emporte-pièce. Un livre funèbre et ambigu.

La Seconde Semaison

Reconnu comme l’un des grands poètes contemporains, Philippe Jaccottet s’est toujours attaché à livrer une œuvre mesurée, d’une intimité souvent bouleversante. Les carnets de ce traducteur de Gongora, Musil, Rilke ou Ungaretti témoignent dans une forme prosaïque de cette même obsession de la simplicité, des choses dites avec justesse et lisibilité. La première Semaison de Philippe Jaccottet regroupe les années 1954-1979. Cette seconde s’étend de 1980 à 1994 (une première partie est parue chez Fata Morgana sous le titre Autres journées 1980-1984).
Ce livre offre les mêmes secteurs d’investigation que le précédent. Le poète observe la nature, livre ses impressions à son sujet. Les notes sont parfois courtes, presque aphoristiques : « Romarin, ruche d’abeilles bleues ». À d’autres instants, la voix du poète prend plus de temps, détaille légèrement cette beauté du monde, encore visible dans l’extension folle des villes : « Les liserons roses au ras du sol, dans les vignes : ces petites coupes, cette couleur tendre, comme à peine sorties et distinctes de la terre. Ces sceaux fragiles sur le secret du monde. » Toute la pensée de Jaccottet est dans cette dernière phrase : fragilité, secrets et monde se côtoient dans un accord tacite, et souvent harmonieux. Le poète sait exprimer ces liens, même si sa voix est devenue faible. Cette « extinction » du chant, Jaccottet en fait souvent sa poétique. Sa propre difficulté à vivre, à s’autoriser d’autres vues sur le monde, conditionne aussi ses goûts littéraires.
Ses lecteurs le savent bien. Les recueils de poésie À la lumière d’hiver ou Pensées sous les nuages ont une nature funèbre. Ce sentiment d’une fin inéluctable, où les amis tombent un à un, Jaccottet ne lui insuffle pas de vie. L’homme est fasciné par la mort et ne parvient pas à en détacher son regard. Dès lors, en un subtil réseau, et parce que la poésie de Jaccottet prend racine dans une Suisse calviniste, souvent froide et moraliste, mais aussi douée de ferveur et d’attention, l’écrivain conforte ce sentiment, quitte à perdre cette ouverture d’esprit indispensable au renouvellement de toute poésie.
Goethe revient en force dans les lectures de Jaccottet. On sait que sa vision classique de l’œuvre lui fit préférer Mendelssohn à Schubert ou Beethoven. Jaccottet se tient pareillement à distance de tout ce qui pourrait l’éloigner de la droiture de son chemin, de sa pensée. Jaccottet n’hésite pas à écrire : « L’écriture de Jouve (j’ai de lui quelques dédicaces) : cette graphie menue, minutieuse, extraordinairement surveillée, ces lignes droites, ces intervalles parfaitement réguliers ont quelque chose d’étrange, de gênant même par un manque absolu de spontanéité et d’ampleur. Cela pourrait expliquer en partie l’échec de sa poésie ». Boum ! Le jugement tombe d’un coup, sans nuance et sans recours. Tout ce qui peut symboliser « l’abîme intérieur » de l’artiste fait peur à Jaccottet. Ses livres sont truffés de ces moments au regard étonné devant des artistes abandonnés à eux-mêmes. Dans ce livre, Stravinski, Jouve, Gide, Debussy, Liszt, et même Rimbaud, sont jugés avec méfiance trop complexes, maniérés ou, plus simplement : différents. Jaccottet ne pénètre pas trop dans cette fascination. Il ne choisit pas non plus de lier ses rêves hantés par l’autorité parentale à ce jugement professoral. Ces impressions sont contrebalancées par la lecture réjouie de poètes contemporains raisonnables comme Paul de Roux ou Jean-Pierre Lemaire. Philippe Jaccottet n’a peut-être exploré qu’un pan de sa personnalité. On sent en lui un bouillonnement, une angoisse, un vertige. Il n’a choisi qu’une seule de ses vies, justifiant cette préférence et désarmorçant toute attirance. L’œuvre est là : belle, vaste, mais mesurée, délibérément mesurée.

La Seconde Semaison
Philippe Jaccottet

Gallimard
232 pages, 115 FF

Les tentations de Jacottet Par Marc Blanchet
Le Matricule des Anges n°16 , juin 1996.