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Théâtre Eugène Durif, écrivain de l’équivoque

septembre 1996 | Le Matricule des Anges n°17 | par Laurence Cazaux

Eugène Durif a beau avoir une expérience de journaliste, il préfère le doute à la certitude. Il a beau être d’une gentillesse extrême, il aime écorcer le théâtre tel qu’il ne va pas. Rencontre avec un sectateur du trouble.

Nous avons rencontré Eugène Durif à Lapleau, un petit village de Corrèze, où il mettait un terme à deux années de travail mené avec le C.A.T.(Centre d’aide par le travail) de Tulle pour produire dans le cadre du festival de la Luzège un spectacle, Le Coup de pied de l’ange, nourri de toutes les histoires des participants. Une journée de travail avant de repartir à Saint-Pardoux-la-Croisille, un autre petit village, où il créait début août, un Cabaret mobile et portatif. Quelques semaines auparavant, il vivait cloîtré en Haute-Loire pour terminer l’écriture d’une pièce. L’été d’Eugène Durif est chargé, itinérant et multiple. Une rencontre avec lui constitue un moment humain dense. L’écrivain semble avoir érigé le doute en vertu principale. Ce qui paraît parfois douloureux, mais le mène dans toutes sortes d’aventures, parfois inattendues. Eugène Durif est un clown angoissé qui se livre avec une fragilité et une sincérité rares…

Vous avez longtemps exercé la profession de journaliste, comment vous êtes-vous décidé à devenir écrivain ?
Quand j’étais journaliste à Lyon, avec toute une troupe de poètes, nous avions fondé une revue, Actuels. Nous défendions une poésie en haine de la poésie et collaborions avec des revues comme TXT et des poètes comme Christian Prigent ou Bernard Noël. Actuels était aussi une maison d’édition, devenue aujourd’hui, dans une version plus commerciale, Comp’Act. Je m’occupais du théâtre. À l’époque la revue m’a demandé d’écrire des textes. Cela m’a lancé dans une dynamique d’écriture. Mais encore aujourd’hui, le processus de l’écriture reste énigmatique et je doute de pouvoir le réitérer.
Est-ce que votre passé de journaliste vous influence encore ? Par exemple, écrivez-vous à partir de l’actualité ?
C’est très difficile pour les auteurs d’écrire sur l’actualité. C’est comme se salir, en prenant le risque de l’éphémère. Mais j’aime beaucoup ces tentatives molièresques. D’ailleurs la dernière création de la Compagnie l’Envers du Décor, compagnie que j’ai créée avec Catherine Beau, est un Cabaret mobile et portatif. C’est un spectacle comprenant des chansons écrites, d’autres tirées du répertoire de Bourvil, de Fréhel… et des sketches reliés à l’actualité. Le projet consiste même à écrire au jour le jour chaque cabaret. J’ai ainsi rédigé un petit texte sur le ministre de l’Environnement qui, dans une déclaration, se félicitait de n’avoir aucune déclaration à faire et y voyait la preuve que tout allait pour le mieux (il rit).
Sous des allures excessivement gentilles, vous aimez la provocation ?
Beaucoup. Même si cela doit déclencher des choses très violentes. Par exemple, aucun organe de presse, mis à part Libération, n’a parlé de Via Negativa et comme je suis un peu paranoïaque, ça m’est difficile à supporter. Beaucoup de gens trouvent la fin de cette pièce de mauvais goût et pensent que je me moque des personnes en dépression. En fait, je me moque principalement de moi-même qui ai pris beaucoup de médicaments. De toute façon, qu’on me taxe de mauvais goût, c’est plutôt bon signe. Le théâtre s’adresse souvent aux classes moyennes et doit être culturellement correct. Un auteur qui arriverait aujourd’hui avec Ubu se ferait taxer de mauvais goût ! L’utilisation de la culture ornementale m’exaspère.
À quel moment vous dites-vous, là, ce que j’écris, c’est du théâtre ?
La seule preuve qu’on écrive du théâtre, c’est que les textes sont joués. Or plusieurs de mes pièces n’ont pas été portées à la scène. Quand j’écris du théâtre, je ressens un trouble entre l’écriture et la parole et donc un rythme particulier. C’est dans ce trouble qu’à mon sens réside le théâtre bien plus que dans la notion de personnages ou d’actions. Beaucoup de gens ont une vision très conventionnelle du théâtre contemporain. D’ailleurs les textes circulent difficilement. Il n’y a pas de comités de lecture dans les théâtres. Et peu de maisons d’édition publient des textes non joués. Mis à part Théâtre Ouvert avec les Tapuscrits.
Vous évoquez souvent le trouble…
J’aime ce qui est trouble. J’aime les rapports de passage, entre villes et campagnes par exemple. Mon père a été paysan, puis ouvrier en usine dans la banlieue de Lyon avant de devenir jardinier dans un hôpital psychiatrique. Il possédait donc une double culture, paysanne, avec toute une série de proverbes sur le temps, et ouvrière. J’aime mêler des choses, aller dans des directions non évidentes. C’est peut-être pourquoi, je suis invité en même temps dans un colloque sur le milieu rural et dans un autre sur les paroles urbaines. De toute façon, l’idée d’une parole spécifique pour les villes ou pour les campagnes me paraît étrange. Aujourd’hui, il y a une sollicitation massive de l’univoque. J’aime parler du monde de façon équivoque. De même, beaucoup de gens pensaient que je ne pouvais pas écrire de comédie. C’est étrange de vouloir enfermer les gens. Alors je me suis attaqué à un triptyque (dont le premier volet Via Negativa est sorti récemment chez Actes Sud-Papiers, ndlr), trois comédies qui traitent des marchés de l’inconscient, de la culture et de la communication.
Peut-on dire que votre écriture cherche à évoquer les liens entre les catastrophes de l’Histoire et celles de l’intime ?
Je travaille sur comment sont reçus les événements, dans leurs manques, sur l’histoire qu’on essaie de recomposer. J’ai compris plus tard pourquoi j’ai écritTonkin Alger. Enfant, j’entendais beaucoup parler de la guerre d’Algérie mais de façon énigmatique, lacunaire. Chaque terme était étrange, comme ceux de la pacification ou du sourire kabyle. Écrire ce texte a été une manière de me réapproprier quelque chose de fragmentaire.
Votre écriture oscille entre la légèreté, avec par exemple ce Cabaret mobile et portatif, et la douleur. Beaucoup de vos textes évoquent la haine qu’il y a au fond de soi, la difficulté de communiquer, la mort….
Mon dernier texte que je viens tout juste de terminer constitue une tentative de me débarrasser de tout ce qui est obsessionnel, le meurtre, la haine, l’étouffement ou encore la folie. J’ai voulu l’écrire en totale liberté, sans penser au théâtre et en me moquant que cela puisse ou non être joué. J’ai introduit des personnages de tragédie dans le quotidien. J’ai dû prendre des médicaments, tellement c’était violent pour moi. Je n’étais plus que dans l’écriture. Tout le reste m’était insupportable. Je suis juste en train de relire ce texte, et je n’arrive pas à voir le lien qu’il a avec Via Negativa par exemple.
Dans vos pièces, des personnages ont un flux verbal très important, d’autres au contraire se taisent. Est-ce que vous oscillez entre les deux ?
J’ai écrit Conversations sur la montagne pour me débarrasser des références et trouver ma propre parole. Mais toutes les autres paroles nous contaminent, il faut les dire pour trouver la sienne propre.
Cet hiver, j’ai travaillé avec le Ballatum Théâtre à Liévain sur Électre. Je me suis alors posé la question, s’il fallait ou non continuer à écrire des pièces de théâtre, si cela avait encore un sens d’écrire dans son coin ? Aujourd’hui je pense que oui. En fait cela me questionne sur la place de l’écrivain par rapport au plateau. Il ne peut pas être trop loin des acteurs, et en même temps il ne peut pas en être trop près car alors il risque de se dissoudre…

Propos recueillis par
Laurence Cazaux


Via Negativa
Eugène Durif

Actes Sud-Papiers
94 pages, 90 FF

Eugène Durif, écrivain de l’équivoque Par Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°17 , septembre 1996.
LMDA PDF n°17
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