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Poésie Kati et ses langues

septembre 1996 | Le Matricule des Anges n°17 | par Marie-Laure Picot

Avec intelligence et légèreté et humour, Katalin Molnár livre un texte innovant et drôle à prendre très au sérieux. Un agrégat de sensibilités.

Quant à je (Kantaje) est de ces livres dont l’approche s’avère dans un premier temps quelque peu ardue. Genre d’ouvrage à propos duquel il est aisé d’imaginer le commentaire : « C’est sûrement intéressant, mais j’ai pas pu aller au-delà de la troisième page. » La satisfaction, on le sait pourtant, est souvent le fruit de la persévérence. Faut-il se forcer un peu, passer le cap du décriptage des premières lignes écrites en transcription phonétique, être un peu plus patient qu’à l’accoutumée, se demander à quoi peuvent correspondre ces flêches inscrites en marges de certains paragraphes, suivies de monosyllabes énigmatiques (Hhis, Bon, Bleu etc), en chercher le sens, se dire que peut-être la solution se trouve dans une page de notes à la fin de l’ouvrage, y trouver les clés du livre avec la joie un peu enfantine d’avoir découvert un trésor, et commencer la lecture comme on se met à table, se délecter des premières bouchées d’ « un repas quelque peu personnel, quelque peu spécial ». C’est ainsi que Katalin Molnár aime à imaginer son livre, et c’est plutôt joyeux. Qu’elle soit exaucée, car le plaisir est grand à se promener chez elle et à voir son petit effort tôt récompensé. À commencer par l’amuse-gueule de la page 11, qui se poursuit en page 27, puis 35 et ainsi de suite, (libre au lecteur d’en prolonger la lecture jusqu’à la fin -Quant à je (Kantaje)est un ouvrage à multiples entrées et sorties-) et qui n’est rien moins qu’un manifeste très personnel tant dans sa forme que dans son contenu sur la poésie, le dégoût, les questionnements et les inquiétudes qu’elle génère nécessairement dans l’esprit de ceux qui ont choisi de s’atteler à cette activité à la fois jouissive et ingrate qu’est l’écriture : « Quant à je, des poètes très peur ai (de ceux qui connus par je sont du moins) et pour qui une famille sommes, la même famille sommes et ensemble la poésie défendre devons (ce que je avec ils jamais ne pourrais) ». Sa famille, on suppose que Katalin Molnár l’a trouvée parmi les auteurs de la maison d’édition P.O.L. Les siens, ce sont les écrivains qui collaborent comme elle à l’excellente Revue de Littérature Générale. Intelligente, copieuse et vraiment peu chère (environ 400 pages pour 50F), la deuxième livraison parue au printemps, propose un de ses textes manifestes,Dlalang, pour le coup plus complexe encore que Quant à je (Kantaje) mais très éclairant sur le projet littéraire de l’auteur. Si Dlalang est un manifeste contre celui, quel qu’il soit, qui « s’interdit de manier les phénomènes langagiers librement - s’interdit de trier lui-même la matière première de son travail - s’impose à lui même un langage préalablement trié (…) devient l’émetteur d’idée ou de sentiments, etc. éla, safoir anouvo », Quant à je (Kantaje) est la démonstration selon laquelle les écrivains capables « de rendre ouvert ce qui dans la manipulation langagière ordinaire est masqué » existent. Contre l’endormissement, le conformisme littéraire et langagier, contre le sentimentalisme et contre les « pisses-froid » de la littérature contemporaine, Quant à je (Kantaje) est bel et bien un engagement personnel, unique et enthousiasmant. Une folie littéraire dont la lecture procure un plaisir nonpareil. Écrit à cinquante pour cent (très approximativement) en phonétique, Quant à je (Kantaje) est un assemblage de textes divers, un « agrégat » comme son sous-titre l’indique, qui contrairement à ce qu’on peut présupposer (la structure du livre n’est pas conçue pour être immédiatement lisible et compréhensible), s’articule autour d’une sensibilité singulière.
Histoire d’une rencontre entre une femme et une langue étrangère (Katalin Molnár née en Hongrie vit en France) histoire surtout, d’une expérience littéraire en parfaite symbiose avec un vécu, Quant à je (Kantaje) est avant tout une recherche personnelle et troublante -parce qu’elle passe par une mise à nu- d’une langue à soi. De l’usage « Dlalang » Katalin Molnár ne peut se passer, qu’elle soit source de malheur : « non non, jansorpa, absolumanpa, cébienlekontrèr, cètistoir mepoursui, çamepoursui depuidézané é dézané, lalang, mézidé ladsu, célachôzkiatou, komandir, tou, chépa, anfin kia, kiakôzé ledèrniégrankonfli antrepol émoi (éop, plus de commerce sexuel entre nous). » ou de consolation « édonk sicelivr, sicelivr épourmoi, pourmonplézir, ilmofrira çaôçi, parske çavarevenir (nonmé, tuvoiskispass ?) émoi chépakoman, jèmrèbien medéfandr mieu, rézisté mieu, unlivr pourmoi, çasrèça !(…) car la question est de savoir comment se protéger ? »
Évidemment la langue de Quant à je (Kantaje) est fautive. Au plus près de l’oralité ou de « lékri dlavoi », elle est un amalgame de langages divers, un assemblage de phrases transcrites phonétiquement, de mots anglais, de tournures médiévales, de conjugaisons fausses, de jeux typographiques, de constructions de phrases erronées, « olrayt ». Sans compter une police de caractères spécialement conçue pour le livre et répertoriée sous le nom de X-Press 3.32r2 « Exten normal.bmap »(X-Press est le logiciel de mise en pages le plus couramment utilisé dans l’édition), autrement dit, une police molnarienne dont la silhouette (et cela n’a rien de surprenant) a quelque chose de torturé. Tout ça pour raconter son histoire personnelle, ses colères, ses doutes, ses obsessions, l’histoire de son apprentissage du français, mais aussi des histoires de chats névrosés alcooliques, de problèmes arythmétiques impossibles à résoudre, des histoires de balcon à escalader quand on se retrouve enfermé à l’intérieur et qu’il faut récupérer les clés dans la cachette du jardin, l’histoire du livre en train de s’écrire, de devinettes et de sida, de grammaire et de passé composé. On l’a compris, la question est : ce livre est-il lisible ? ou en d’autres termes, Quant à je (Kantaje) n’est-il au fond qu’un mur sur lequel le lecteur va se heurter ? Non, assurément. Car si ce livre ressemble par sa forme délirante à une histoire de névrose, cette névrose-là n’est pas étrangère à tous ceux qui attendent de la littérature un éclairage sur leur propre névrose.
Et s’il fallait situer ce texte dans la production actuelle on pourrait faire appel à Christian Prigent (à qui l’auteur rend hommage dans son livre) qui dans À quoi bon encore des poètes ? a très bien résumé le problème en écrivant : « J’appelle modernes ceux qui vivent toute langue comme étrangère et doivent donc trouver une autre langue -une langue dont « la nouveauté » perturbe le goût dominant et déplace les enjeux de l’effort stylistique ». Katalin Molnár = écrivain moderne. CQFD.

Marie-Laure Picot

Katalin Molnár
Quant à je (Kantaje)

P.O.L
238 pages, 150 FF

Kati et ses langues Par Marie-Laure Picot
Le Matricule des Anges n°17 , septembre 1996.
LMDA PDF n°17
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