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Domaine français Parier sur la vie

décembre 1996 | Le Matricule des Anges n°18 | par Thierry Guichard

Le deuxième roman (pour adultes) de Sophie Chérer a la force de l’évidence. Il associe la générosité d’une langue à un engagement salutaire.

Les Loups du paradis

Est-ce d’avoir lu et relu Giono qu’elle place en exergue de son deuxième roman, est-ce d’avoir débusqué dans les phrases du maître de Manosque la nature des senteurs qui leur donne une saveur ? Est-ce d’écrire pour les enfants, pour eux d’avoir appris à rouler sous les mots des images qui bousculent l’imagination ? Toujours est-il que Sophie Chérer a atteint avec Les Loups du paradis des sommets dans l’art de raconter une histoire.
Les conteurs sont comme ces cuisiniers qui font monter une mayonnaise. Certains y parviennent sans grâce là où d’autres, -avec quoi ? une gousse d’ail, une échalote ?- font de la sauce un bouquet de parfums par lequel on se laisse emporter. Et des parfums, des couleurs, de la musique, ce roman n’en manque pas. Mais ce serait le réduire beaucoup de ne dire que cela. La mayonnaise de Sophie Chérer éclipse le plat qu’elle était censée agrémenter. Ou plutôt, elle le constitue entièrement, elle devient l’unique mets, celui derrière lequel aucun dessert n’est possible.
On s’embarque très vite dans Les Loups du paradis avec l’idée que le voyage qui nous attend sera agréable. Les phrases claquent, le rythme nous prend, la chair des mots fait du corps du récit une forêt de sensations. On note ici ou là, une belle phrase, des mots justes. On engrange tout ça comme on cueille des fleurs et on ne s’attend pas à rencontrer, à l’orée du bois, ce que l’auteur nous donne finalement et qu’on ne peut dévoiler sous peine d’amoindrir la tension du livre. Car de la tension, il y en a. Autant dans le livre que dans ce pays de montagnes, rude et souvent froid, déserté de ses anciens habitants et boudé des touristes. Nous sommes donc au cœur d’une ruralité montagneuse où les villages semblent avoir été bâtis autour d’anciennes histoires ou de modernes légendes. Pays rude où les hommes craignent plus les loups que l’âpreté d’une existence minée par la solitude et la désertification ( « Ici, c’est ravitaillé par les corbeaux, et encore, ils volent sur le dos, pour ne pas voir la misère » ).
La vie masculine, dans ce hameau nommé Parlongoutte, se rassemble au café du père Anselme où le patron verse dans des verres à thé « un breuvage des nuits d’Orient où dansaient des rouleaux sacrés de cannelle et des arabesques d’orange, des clous de girofle en bois d’ébène et des éclats de la Vraie Croix, c’était le saint Graal réchauffé par des siècles de chevauchées. ». On se taquine un peu et on y attend le retour des loups. Non pas que ceux-ci soient annoncés, mais parce que les attendre c’est, par la parole que cela fait naître, construire des mythes à l’échelle humaine. Alors quand arrive l’étranger, comme un cowboy mystérieux, il est facile de transférer les histoires de loup sur cet homme. Surtout qu’il va, Kohler -ainsi s’appelle-t-il-, habiter chez l’Anglais et sa femme Jeanne, une ancienne sommelière réputée dans le monde entier et qui a tout lâché pour revenir dans son village. Jeanne, dont combien furent amoureux ? L’histoire est cousue de fil blanc : fils sentimentaux qui relient le passé de Jeanne à celui du village, fils initiatiques qui cousent ensemble les villageois et l’étranger amenés à mieux se connaître, fils tragiques qui bordent le récit où la nature violente est sans cesse proche d’imposer ses droits. Sur ce métier, Sophie Chérer tisse une toile parfaite qu’habite un souffle véritable et où les regards qui s’épient ont l’épaisseur des forêts. Elle touche juste, toujours à la limite de trop appuyer le trait, mais se retenant à des gestes, des situations, des attitudes qui semblent ramenées d’un vécu. D’où ces superbes pages sur l’amitié des hommes, cette amitié que l’on tait, que l’on emporte parfois dans la tombe, par pudeur ou par gaucherie. D’où ces silences que l’on s’échange comme des mots de passe.
Et sur ce canevas que l’on connaît déjà, que l’on a déjà lu, déjà vu, on s’étonne de s’émouvoir pour ce Kohler dont l’appétit de vivre, la curiosité résonne, forcément, comme un mystère et une menace pour les villageois qui n’ont appris des autres que la crainte et la méfiance.
Mais l’auteur va plus loin. Il ne lui suffit pas de nous donner envie d’interpeller ses personnages, de leur crier de s’aimer comme ils le souhaitent, de les encourager à ces apprivoisements respectifs. Sophie Chérer aborde un autre registre, plus engagé, plus social. Elle met sa foi au service d’une éthique au risque de gâcher la belle ouvrage qu’elle a bâtie.
Il ne s’agit plus seulement de raconter une histoire, mais de raconter le monde où nous vivons, de se confronter à la misère inhumaine des cités, de questionner, de dénoncer et, enfin, d’apporter sa pierre à l’édification d’un monde meilleur. Ambition démesurée : enfin quoi ! De quel droit une romancière s’immiscerait-elle dans ce qui est le pré carré des politiciens ou des philosophes ? Le danger est bien là : exposer plus de naïveté que de pertinence, se laisser entraîner jusqu’à chuter sur la pente des bons sentiments. Sophie Chérer se sort de ces traquenards parce qu’elle semble s’être engagée totalement dans cette expérience qui n’est plus, qui n’est pas, simplement l’écriture d’un livre. On pourrait tout aussi bien écrire : Les Loups du paradis, ce n’est pas que des mots, paroles jetées en l’air, c’est aussi un acte, un engagement. Et cet engagement que l’auteur dévoile à la fin du roman (et qu’il serait maladroit de révéler, il faut y aller voir), tout fictionnel qu’il est, n’en demeure pas moins élevé au rang de modèle. Les Loups du paradis est un livre qui peut changer la destinée d’un lecteur, qui renforcera, en tout cas, les convictions de certains. Il est une réponse obscènement généreuse à la misère émotionnelle d’un monde qui tourne mal au rythme des seuls critères de l’économie. Il réhabilite les valeurs sentimentales qu’aucun banquier, aucun technocrate ne pourra inscrire au débit de l’humanité. Il nous place, enfin, dans la situation où invoquer notre impuissance est vain. Les Loups du paradis est un livre qui devrait nous obliger à retrousser les manches.

Les Loups du paradis
Sophie Chérer

L’Olivier
192 pages, 95 FF

Parier sur la vie Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°18 , décembre 1996.