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Égarés, oubliés L’homme d’un livre

juin 1998 | Le Matricule des Anges n°23 | par Éric Dussert

André Renaudin connut une belle carrière journalistique. Son seul exploit littéraire, Océanic bar, vadrouille dans les mêmes eaux que Mac Orlan.

André Renaudin a trop peu écrit pour s’inscrire dans notre mémoire collective. Cet « égaré » n’a publié que deux romans dont le premier fut une promesse que le second a sapée. Sa carrière ne manque cependant ni de caractère ni d’intérêt. Journaliste, il a côtoyé du beau linge et noué des relations dont l’une au moins lui vaut de paraître ici. Ainsi, les mémoires de son ami lyonnais Marcel-E. Grancher (Quinze ans chez Calixte, Lugdunum, 1940) nous apprennent que les deux jeunes gens ont été conduits par leurs journaux respectifs à Paris pour suivre une formation de typographe : « Je rencontrai dès le premier après-midi André Renaudin (…). Il faisait chaud. Nous partîmes boire des bocks. Puis, le soir, nous allâmes à la fête à Neu-neu. Notre professeur ne nous revit jamais ! » Insouciante jeunesse.
A quelques mois près, André Renaudin aurait pu rédiger cette page lui-même mais il est décédé en janvier 1997. Il a toutefois pris la précaution de laisser assez de traces pour que l’on reconstitue la trame de sa vie. Fils d’un fonctionnaire de police, il est né 27 octobre 1900 à Lons-le-Saunier (Jura). Son père nommé commissaire central à Rouen l’inscrit au lycée Corneille où il fait la connaissance de l’enseignant Alain. Il a dix-huit ans. Bachot en poche, il travaille quelques mois pour la Compagnie centrale d’énergie électrique puis au centre parisien des Sociétés d’administration des cinémas de province. Un crochet par le 5e régiment de Génie à Versailles et le jeune homme entre à la Dépêche de Rouen en 1922. Organe local des radicaux-socialistes, ce journal créé en 1903 avait employé Pierre Mac Orlan comme correcteur. Jusqu’en 1939, Renaudin y fait ses armes : « Les journalistes n’y faisaient pas fortune, mais La Dépêche ne faisait pas fortune elle-même. On n’était jamais sûr d’être payé à la fin du mois. »
Parallèlement, il fonde en septembre 1924 Rouen Gazette, un hebdomadaire qui taquine la société du cru. Ses pages au ton libre tracent à trois mille exemplaires la chronique de Rouen au jour le jour. Parmi les rédacteurs, René Trintzius n’est encore que le fils d’un architecte local (son récit Deutschland a reparu chez Phébus en 1995, 192 p., 119 FF). A cette époque, Renaudin se lie avec Pierre Nord, Philippe Soupault et le comédien Streliski. Il participe à la fondation du groupe « Rouen 30 et la suite » qui copie le club des trentenaires lyonnais de Grancher et Henri Béraud. Rouen devient « Une ville gaie, la nuit ! »
Vient la guerre. Rouen Gazette disparaît. Son directeur intègre le ravitaillement général après une période militaire et le chômage forcé. Il s’occupe du service des cartes d’alimentation jusqu’à la fin de la guerre. Ce retrait lui vaut de reprendre sans difficulté son activité professionnelle. Le 31 août 1944, il lance avec quelques autres Normandie parle français puis en 1945 rejoint l’équipe de Pierre-René Wolf qui lance Normandie (le futur Paris-Normandie). D’abord rédacteur en chef à Rouen, Renaudin rejoint la rédaction parisienne qu’il dirige en assurant les chroniques littéraire, dramatique et judiciaire. Il loge au 26, rue Feydeau juste au-dessus du journal avec sa femme Simone qu’il a épousée en 1928 -son témoin est le compositeur Emmanuel de Bondeville- et leur fille. Grande époque. Il rencontre Khrouchtchev, le Chah d’Iran, le chancelier Adenauer, JF Kennedy, suit les procès Marie Besnard, Dominici, il préside l’association de la presse diplomatique française.
Malgré un accident -un bras arraché par une mine lors d’un reportage- André Renaudin ne lâche pas la plume. En 1961, il entre à l’Académie de Rouen et prend sa retraite quatre ans plus tard. Dès lors, il multiplie les conférences sur Alain, le traducteur Louis Fabulet, Claude Monet ou le parnassien Albert Glatigny. Il assume aussi la chronique musicale pour Liberté Dimanche jusqu’en 1980. Ces préoccupations artistiques, André Renaudin les a formulées dès 1930 où il signalait les peintres de Rouen : Boudin, Pinchon, Le Trividic, Couchaux… De même, son Océanic Bar est émaillé des débats entre wagnériens et véristes et trace le portrait d’un collectionneur hors norme. En fait la double personnalité des Le Secq des Tournelles pères et fils qui donneront leur nom à un musée unique de la ferronnerie d’art.
Naturellement, c’est à l’Océanic bar -en réalité le bar Franco-Canadien- que Renaudin a rencontré son personnage (Le Secq fils). « On y allait souvent prendre un verre. Quand on sortait de la rédaction, il était généralement minuit (…) on allait manger un jambon à l’Océanic. » Empruntant à l’Hôtel du nord d’Eugène Dabit son atmosphère réaliste, cet estaminet est installé dans « une rue de cafés pour matelots en bordées ». Dans La Seine (Le Castor Astral, 1991), Pierre Mac Orlan a lui aussi célébré Rouen « sous influence de la mer ». Lors de la parution d’Océanic bar à la Nouvelle Société d’édition au mois de mars 1930, ce dernier se fend d’une lettre : « C’est un livre excellent et je vous l’écris parce que je le pense. J’y retrouve nettement cette atmosphère spéciale qui est celle de Rouen où j’ai vécu, où j’ai connu des tas de types extraordinaires. »
A la lecture du manuscrit, Dorgelès lui avait écrit qu’il s’était pris au jeu, « dès le début, retrouvant cette atmosphère du port et des boîtes à matelots (…) comme si j’avais, des nuits entières, écouté l’accordéon avec eux. ». Mais l’auteur des Croix de bois pose un bémol circonspect : le livre « n’est pas parfait, parbleu (surtout dans la composition), mais le jeune qui débute avec un tel roman, est certain d’une belle carrière. »
Renaudin tente de nouveau sa chance avec Borcher, l’ermite du gratte-ciel en 1931 mais il échoue. Ce livre est alambiqué, ses personnages manquent d’épaisseur, pour ne pas dire d’humanité. Il émanait pourtant d’Océanic Bar une ritournelle exotique avec assez de charme pour qu’on s’y plaise. Renaudin en reste là. Sa retraite est employée à des travaux académiques et à la dactylographie d’une anthologie de ses articles pour ses petits-enfants. « Je les photocopie, je les relie et j’en fais une petite édition que je dépose à la Bibliothèque nationale. »
Sept volumes reposent dans les magasins de la Bibliothèque de Rouen et de la Nationale. Ils recèlent sans doute quelques curiosités, plus sûrement le souvenir des grandes heures d’André Renaudin.

L’homme d’un livre Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°23 , juin 1998.