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Nouvelles Digestion difficile (nouvelle de Patrick Morel)

septembre 1998 | Le Matricule des Anges n°24

La quarantaine à peine sonnée, Patrick Morel, lorsqu’il ne fait pas l’instituteur passe son temps à lire des polars ou à écrire des romans qu’il laisse dans ses tiroirs « par goût de l’inachevé ». Digestion difficile est son premier texte publié. Parmi ses auteurs préférés, Jean-Bernard Pouy, Patrick Raynal et Jean-Hugues Oppel forment une belle famille. Derniers livres achetés Molloch de Thierry Jonquet et Soléa de Jean-Claude Izzo.

Papa est mort ce matin. J’ai punaisé sa photo au mur de la chambre. Avec une grosse croix au feutre noir dessus. Mort… enfin, pas tout à fait. Je voulais voir ce que ça me ferait quand il serait plus là. Eh ben, j’ai pas pleuré !
Papa est parti ce matin. De bonne heure. Cela, c’est la vérité vraie. Il s’est envolé pour Cayenne, car Papa est stewart à Air France.
Papa est le fils de Mamie. C’est elle qui me garde quand il est dans les airs. Elle est gentille, mais elle a la peau toute fripée. On dirait une sorcière. Une gentille sorcière. Mais une sorcière tout de même. Elle ressemble à une pomme flétrie par un mois de corbeille à fruits.
Mamie est venue à la maison quand Maman est partie. C’était il y a longtemps, juste après Noël. Moi, je pense qu’elle a attendu d’avoir tous ses cadeaux pour s’en aller. Le père Noël lui avait apporté un beau collier avec des pierres de toutes les couleurs : des vertes, des rouges, des bleues. Papa connaissait le nom de toutes les pierres par cœur. Moi, j’ai pas réussi à les retenir, car j’ai pas de mémoire. C’est en tout cas ce que raconte la maîtresse. Alors, je fais comme si je n’avais pas de mémoire. Rien que pour l’embêter.
Mamie, je voudrais pas lui faire de mal. Sans elle, qu’est-ce que je ferais maintenant ? Des bêtises comme les copains du quartier. Aux récrés, ils essaient toujours de m’entraîner dans leurs mauvais coups, mais j’ai juré craché. Même que Mamie, sa photo, elle est à part. Au-dessus de mon lit. Même en dormant, j’ai l’impression qu’elle veille sur moi. Mais il va bien falloir qu’elle comprenne. Cette vie-là, je ne la supporte plus. J’ai commencé une lettre pour le lui expliquer, mais je bute sur chaque mot. Je suis pas caïd en orthographe mais j’aimerais lui écrire une belle rédac. Comme la maîtresse nous oblige à en rédiger : intro, développement et conclusion. J’en suis encore qu’au brouillon.
Mamie a l’œil. Lundi dernier, elle a repéré que la photo de papy avait disparu. Je m’étais pas méfié. Depuis le temps qu’elle était accrochée au mur, elle a laissé une marque sur le papier peint. Je lui ai servi un gros bobard, mais je crois pas qu’elle soit tombée dans le panneau. Pourtant, il fallait bien que je m’entraîne sur quelqu’un.
Papy est mort pour de vrai. Il y a bien longtemps. Avant que je sois né. Il était banquier. Il s’occupait de compter l’argent des gens du quartier. Cela lui prenait tout son temps. Et puis, il a pas eu de chance. Un jour, des voleurs sont entrés à l’agence et lui ont piqué tout son or. Il s’est mis en colère et il a voulu imiter les gendarmes. Sauf qu’il savait à peine se servir d’une arme. Les autres avaient plus d’expérience. Enfin, c’est ce que Mamie m’a raconté…
Papy est mort une seconde fois. C’est moi qui lui ai tordu le cou avant de le découper en morceaux. Des gros au début. Puis de plus en plus petits… Deux… Quatre… Huit… Même qu’à partir de là, je l’ai plus reconnu. J’étais triste et content à la fois. Il fallait bien commencer par quelqu’un…
J’ai senti que Mamie a commencé à se poser des questions lorsque la photo de maman a connu le même sort que celle de Papy. Pourtant, j’avais bien attendu trois jours avant de commettre mon second crime. Quelque chose en moi m’avait poussé à retarder l’échéance, comme si avec les morts, il fallait toujours se méfier. Il circule tellement d’histoires à leur sujet que j’étais plus trop sûr de moi. En fait, j’avais un peu peur de la réaction du fantôme de Papy. Finalement, il m’a ignoré et je m’étais fait de la bile pour rien.
Mamie a tout de suite flairé le coup tordu. Depuis la disparition du portrait de Maman, elle n’arrête plus de tourner autour de moi. Elle me suit comme une vieille louve me posant sans arrêt mille questions, me tâtant comme si j’étais une chaudière sur le point d’exploser. J’en ai marre. Heureusement que j’ai la cantine pour jouer avec Adrien et Théo. Ceux-là, ce sont de vrais potes à qui je peux tout dire. C’est d’ailleurs Théo qui m’a refilé l’idée pour les photos.
La maîtresse m’a gardé après la classe. Tous les autres élèves sont sortis comme des lièvres, de peur de finir eux aussi dans la terrine de Mademoiselle Lennec. Je me sentais pas très bien. J’avais un peu mal au ventre. J’imaginais la tête de Mamie, seule à la barrière. La maîtresse a été plus sympa qu’à l’ordinaire. Elle aussi a cherché à percer mon secret. Elle s’inquiétait pour ma santé et la qualité de mon travail. Elle trouvait que j’étais triste et pâlot.
La maîtresse a parlé à Mamie. J’ai pas voulu écouter. Je savais ce qu’elles avaient à se raconter. Au retour, Mamie m’a traîné jusqu’au cabinet du docteur Siter. Mamie a une totale confiance en lui. Moi pas. Il m’a ausculté sous toutes les coutures, comme si, dans mon corps, pouvait se cacher un vice de fabrication qu’il n’avait pas encore identifié. Avant d’empocher ses honoraires, il a prescrit toute une série d’analyses et de radiographies. En sortant, j’allais déjà mieux.
Après le goûter, je me suis isolé dans ma chambre. Mamie s’est assise dans le canapé face à la télé. J’ai même pas sorti mes cahiers et mes livres de mon cartable. A quoi bon ! J’ai juste pris une feuille de papier et un stylo. J’avais plus le temps de terminer mon brouillon. Encore moins de le recopier. Mais je voulais pas m’endormir sans laisser de message. Alors, j’ai écrit à toute vitesse les mots qui me venaient à l’esprit. Je crois que cela faisait bien plus vrai qu’une rédaction à la façon de la maîtresse. Mamie comprendrait… De plus en plus, j’avais mal au ventre. Une douleur atroce qui partait du zizi et remontait jusqu’au cœur.
Papa est mort. J’ai arraché sa photographie du mur et je lui ai tordu le cou. J’ai déchiré son portrait en deux. Puis en quatre. Enfin en huit. J’ai regardé le tas de confettis et je les ai avalés un par un, comme je l’avais fait avant pour les photos de Papy et Maman… et puis aussi pour toutes celles de l’album de famille, découvert par hasard au grenier. Ensuite, je me suis étendu sur le lit avec un sale poids sur l’estomac. Là au moins, j’étais sûr que Papa et Maman ne fileraient plus à l’anglaise…
Patrick Morel

Digestion difficile (nouvelle de Patrick Morel)
Le Matricule des Anges n°24 , septembre 1998.