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L'Anachronique Retour à R.

octobre 1999 | Le Matricule des Anges n°28 | par Éric Holder

J’envoyais un colis à ma sœur restée là-bas. C’était un peu un colis de guerre, avec des savons et de ces brosses à long manche qui vont dans le dos, j’aurais pu tout aussi bien y ajouter des chaussettes pour tenir chaud dans la tranchée, une fillette de gnôle, mais voilà, les garçons savent mal faire des cadeaux, seraient-ils d’anniversaire, ou bien les expédient avec un mois de retard, et c’était le cas. J’avais ficelé celui-là avec soin autour du papier kraft, retiré au fond d’un café près de La Poste, et puis calligraphié minutieusement par-dessus, Route des plages, R.
Ça fait rêver, dit la guichetière. Chance, j’étais tombée sur ma favorite, avec ses cheveux de gitane impossibles à contenir, sa voix cassée, et ses yeux, au milieu des quarante ans sonnés, qui promettaient ce dont la jeunesse n’a pas idée, pour peu qu’on prît la peine de les regarder au fond. J’y suis passée une fois, disait-elle encore. En coup de vent. Il y avait tant à faire, Cannes, la Riviéra… Elle campait au Lavandou.
Le bureau était désert. On ne voyait, au-delà des vitres, que la place écrasée de soleil, parce qu’il est si rare, par ici, le soleil, on dirait qu’un étranger est entré dans le bourg, que c’est chacun pour soi, chacun chez soi. Elle ne se décidait pas à jeter le pauvre paquet dans le panier de toile grise placé derrière elle, dans ce geste à la fois machinal et très exact qu’elles ont alors, Route des plages et puis R. demeuraient fichés entre nous sur le comptoir à l’ancienne et je pensais : donnez-moi deux bâtons, mon Dieu. Deux bâtons. Ça suffira.
Elle devait certainement avoir une voiture, une Visa ou une Fiat Panda, je ne sais plus comment on les appelle maintenant, à l’époque, c’étaient des 4 L qui tenaient le bas de gamme, l’accélérateur de la mienne était tendu grâce à de la corde à linge. Elle aurait conduit, j’aurais pris la place du navigateur. À Auxerre, nous aurions acheté des duvets, peut-être un bleu, afin de cuire des pâtes dans les chemins de traverse ; un châle noir pour elle, et puis un bandeau rouge qui n’aurait servi de rien, sa belle chevelure passant au-dessus, partout. C’était pour ça, les deux bâtons, je voulais la gâter. Près de Valence, le lendemain, en ouvrant davantage son carreau, elle aurait dit que ça commençait de sentir bon, la sarriette écrasée, ou bien la pinède chauffée à blanc, on ne savait pas. Je voyais d’ici les touristes revenir dans l’autre sens, et septembre, dans notre file, souffler par grand mistral arrière. Gitane rajeunissait de dix ans, j’avais lâché la carte à partir d’Aix. Je connaissais par cœur la route qui va s’étrécissant de Brignoles à la Garde-Freinet, après quoi l’on pouvait fermer les yeux dans la descente qui mène à la côte, ce qui évitait de découvrir où avaient poussé de nouvelles résidences, des zones où sont les supermarchés. J’étais sûr que la liste des virages et des nids-de-poule n’avait pas changé, et qu’elle saurait, elle parmi toutes, voir entre les interstices, finir par nous garer en bout de course, sans guère d’indications, au-dessus du plus beau café du monde -exception faite d’un autre, à Sidi Bou Saïd, que je n’ai jamais pu retrouver, à croire que je l’ai rêvé.
Elle aurait récupéré là du voyage, sous la tonnelle, assise sur l’un de ces longs bancs verts où l’on a eu la politesse d’installer des coussins. Mettons que ç’aurait été la fin de l’après-midi, un peu de froid aurait remonté du vallon, sous R., au bout duquel on voit le miroitement du golfe. Elles venaient toutes comme ça, en fin d’après-midi, parfois un léger signe de tête marquait entre elles des connivences, parfois aussi elles faisaient mine de ne pas se reconnaître. Elles prenaient souvent des petits chocolats chauds qu’elles faisaient durer en les buvant à la cuiller, le regard perdu vers l’horizon. Je suppose qu’elles cherchaient à laisser entrevoir en elles des fleurs, lorsqu’elles songeaient à des amants, une difficulté d’argent. Bien malin qui aurait différencié la gardienne du parking de la femme de l’ambassadeur, la romancière de la foraine qui tenait, le dimanche, l’étal d’olives et d’épices. La proximité de Saint-Tropez leur faisait relever le menton, et collait sur leur dos des gilets à motifs très doux et coûteux, des foulards griffés, des châles… Il émanait d’elles une sorte de halo que je n’ai plus revu ailleurs, mystère, fierté et tendresse mêlés. Nous étions sans doute les seuls à savoir qui faisait quoi, nous, les fils.
On était invités le jeudi dans de minuscules intérieurs, crades mais mangés par la garde-robe ; dans des villas avec piscine, la mère avait décidé de passer l’hiver ici, tant pis pour le petit, changer d’école un an, la communale, tout cela lui ferait du bien. Je me souviens d’une qui jouait du violoncelle avec ses filles à l’heure du goûter, après avoir tiré les rideaux. De l’Italienne maquillée qui m’avait frictionné pareil que mon pote, à poil tous les deux, parce qu’on avait écumé les flaques sous la pluie de novembre.
Plus je la regardais, plus j’étais certain qu’elle s’était trompée de village et n’aurait point déparé dans celui-là. Pour moi, si certains n’imaginent pas de rentrer au pays autrement qu’en Cadillac, je ne désirais que cela, le long banc vert, la tonnelle, et Gitane, mère de qui ? vendeuse d’olives ou architecte, on ne savait pas.

Éric Holder

Retour à R. Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°28 , octobre 1999.