Oscar-Vladislas de Lubicz-Milosz (1877-1939) est un phénomène doublé d’une énigme. Reconnu comme un poète de tout premier plan, il est riche d’une œuvre très peu fréquentée. Polyglotte issu de l’aristocratie terrienne de Lituanie, il a fait très tôt de la France son pays d’adoption et du français sa langue de cœur grâce à laquelle il obtint un fort succès d’estime, de vrais aficionados et une édition posthume de ses œuvres complètes. Jamais pourtant il ne parvint à imposer durablement la beauté troublante de sa poésie. Il est rare qu’un auteur d’une telle envergure reste aussi longtemps au rancart. Imagine-t-on une Emily Dickinson sans audience ? Non, et bien Milosz subit, lui, une quarantaine dont on a fini par deviner les raisons. D’abord, il a depuis trente ans un éditeur méritant mais sans notoriété (André Silvaire). Et puis André Gide était passé par là. L’homme des portes étroites qui avait déjà eu le pouvoir d’effacer André Suarès, fit subir à Milosz le même sort parce qu’il le croyait « dilettante ». Il s’acharna en déclarant Francis de Miomandre le « Parmentier de Milosz ». La formule est belle, l’intention l’est moins.
Critique inspiré, Miomandre fut en effet le premier à déceler l’immense talent de Milosz dont le parcours spirituel passe par les chemins du symbolisme, de la décadence et aboutit à la mystique chrétienne. Après avoir subi les influences de Poe, Verlaine ou Camille Saint-Saëns, Milosz eut son illumination à l’instar de Claudel. Sa personnalité en est restée brouillée et sa prosodie déjà éthérée y a pris une tonalité hermétique. Aux vers laforguiens de Danse macabre (« Il est doux, il est sage, il est bien/ de n’être plus, de n’être plus rien/ Clic-clac/ de vertèbres/ qui craquent/ et dans les ténèbres/ mélancoliques/ ici, là-bas, où ?/ Clac-clic,/ de dansantes reliques ») les échos bibliques du Psaume de l’Étoile du matin ne ressemblent en rien.
Il fallait une anthologie pour faire ressusciter tout le charme de cette poésie envoûtante. Des airs mélancoliques des Poèmes de la Décadence (1899) aux réflexions cosmiques du Milosz vieillissant qui se prenait pour le « poète de Dieu », aucune de ses facettes n’a échappé au poète Jean-Baptiste Para qui a établi le choix des textes, ni les accents prophétiques des Confessions de Lemuel (1922), ni les grandioses Symphonies, ni les fameux vers de Tous les morts sont ivres… (« Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale/ Au cimetière étrange de Lofoten/L’horloge du dégel tictaque lointaine/Aux cœurs des cercueils pauvres de Lofoten. »).
Parfaite introduction à la lecture d’une œuvre rare et subtile, La Berline arrêtée dans la nuit met aussi l’homme Milosz en valeur. À travers la préface de Jean Bellemin-Noël et une chronologie éclairante, on le découvre en amant platonique, en diplomate gracieux de la Lituanie et en solitaire entouré d’oiseaux. Toujours, il apparaît comme un être doux submergé par des vagues d’idées, tentant le projet fou d’établir enfin la synthèse de la poésie, de la métaphysique et de la science. Comme l’explique au terme de ces retrouvailles poétiques son neveu le poète polonais Czeslaw Milosz (prix Nobel de littérature 1980) : « s’il s’était conduit comme tout le monde, c’est-à-dire s’il avait multiplié des œuvres sous la rubrique « littérature », il aurait conquis la renommée (…) au lieu de rester un génie solitaire, Swedenborg du XXe siècle ». Il faut donc reprendre à son endroit cette leçon qu’il donnait : « il faut tout lire de ce gaillard-là… c’est de la poésie pure -c’est la poésie même. »
La Berline arrêtée dans la nuit
O. V. L. Milosz
Poésie/Gallimard
251 pages, 46 FF
Poésie Le poète oublié
octobre 1999 | Le Matricule des Anges n°28
| par
Éric Dussert
Essentielle, l’œuvre de O.-V. L. Milosz est à redécouvrir. Pour la délicatesse de l’homme, la musicalité de ses vers et sa richesse spirituelle.
Un livre
Le poète oublié
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°28
, octobre 1999.