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Domaine étranger Destins de l’Amérique

janvier 2003 | Le Matricule des Anges n°42 | par Ludovic Bablon

Composition brillante, écriture sobre et audacieuse, distance et engagement, tout contribue à faire de U.S.A., volume qui réunit trois romans fondateurs de John Dos Passos, un monument du XXe siècle. Incontournable.

Ils partent tous. Mac. Janey. James Ward Moorehouse. Charley Anderson. Eleanor Stoddard. Ils connaissent des échecs massifs, ils manquent des trains et s’ennuient sur des yachts. Ils se saoulent pendant trente ans, ratent leurs mariages, s’endorment aux somnifères seulement. Un présent narratif permanent les saisit à la gorge, les met en lumière, puis les bascule dans l’ombre, sans un égard. Jamais de flash-back, pas de trucage par la mémoire, et c’est bien une des choses cruelles de ce roman dans lequel l’auteur laisse le lecteur libre de repérer dans les personnages de 1920 les enfants de 1900, dans la résignation de l’automne la déchéance des espoirs de l’été.
Ils peuvent naître sous la plume de Dos Passos dans le troisième volet de cette trilogie, La Grosse Galette, devenir ambulanciers de la Croix-Rouge (comme le fut Dos Passos) dans le deuxième, 1919, ou bien militer dès le premier, Le 42e Parallèle. Ils vivent tant bien que mal dans U.S.A., centaine de personnages dont douze principaux servent de points d’appui à la longue focale objective du récit, mais quoi qu’ils fassent, ils ne restent jamais longtemps en scène : ahuris comme des chouettes, doubles, inconsistants et contradictoires, ils passent deux chapitres au premier plan, puis un coup du sort les élimine ; ils sortent, ils meurent, leur amie, leur frère ou leur femme prend leur place, décore un appartement et subit un accident d’avion, avant de se faire éclipser à son tour. D’autres, comme le syndicaliste vendu George Barrow, resteront à l’arrière tout au long des trois livres, à attendre vainement leur heure de gloire. Cruel, mais tendre dans un même élan, le texte les alterne, les suit pas à pas, croise leurs intrigues ou redouble une narration en changeant le point de vue. Janey n’aime pas tellement Joe, son frère, et nous suivons Janey et nous savons pourquoi ; mais également nous suivons Joe, et nous l’aimons malgré Janey. U.S.A., c’est d’abord ça : la vie des gens et leur parole, « the speech of the people », à leur niveau, dans leur disgrâce fondamentale. Du montage en série de ces vies fêlées, de leur inscription dans un dispositif narratif très vaste et très audacieux, émerge un portrait panoramique de l’Amérique de 1898 à 1927 -de la guerre contre l’Espagne à l’exécution de Sacco et Vanzetti. Lutte des classes, lutte des sexes, ascensions et chutes, personne ne gagne mais l’Amérique avance.
Ampleur et audace, car U.S.A. n’est pas qu’un monument d’écriture naturaliste et objectiviste par un auteur qui a lu et relu Jules Romains et Romain Rolland, Upton Sinclair et Sinclair Lewis : c’est aussi un roman d’expérimentation, sensible aux influences artistiques des années folles, -le collage surréaliste, le montage cinématographique après Griffith et Eisenstein, le photomontage après El Lissitzky et Heartfield-, un roman donc qui poursuit les innovations commencées avec Manhattan Transfer en 1925. On retrouve ainsi dans U.S.A. les séquences Actualités, - montages absurdes de titres, extraits et manchettes de journaux à sensations (« Une Jeune Fille Marche Sur Une Allumette ; Sa Robe Prend Feu ; Elle Meurt »), et les séquences L’Œil-caméra, où le récit consent à la première personne ; l’auteur ajoute ces biographies-poèmes où les vies cette fois bien réelles des fondateurs de l’Amérique moderne -(inventeurs, industriels, journalistes, intellectuels, artistes ; les frères Wright, Henry Ford, Isadora Duncan) courent sur trois pages, le temps d’être enfant, adulte, célèbre et mort, et de se résumer à une maxime ou à un leitmotiv - « Il croyait à un monde nouveau » ou (pour Thomas Edison) « chaque fois qu’il avait une idée il allait la tester dans son laboratoire ».
Ce saut permanent entre fiction et réalité, histoires individuelles et héros collectifs, contribue à donner à U.S.A. son souffle épique et sa portée historique. Car que représente, pour la « parole des gens », cette période 1898-1927 ? Justement le moment où le speech capitaliste, politique et publicitaire commence à écraser le peuple, la charnière où les Américains abandonnent l’idéal jeffersonien et la doctrine Monroe, isolationniste, pour devenir les « Romains du XXe siècle », conduits dans la guerre européenne par le président Wilson ; c’en sera fini du même coup des espoirs d’amélioration de la condition ouvrière, la guerre donne lieu à une répression sans précédent, le profit a gagné. Les États-Unis vont assumer un leadership mondial, et les parcours erratiques des personnages témoignent bien de cet élargissement du champ américain aux limites du monde : les syndicalistes finissent de rater au Mexique la lutte révolutionnaire commencée à Pittsburgh, les femmes du monde vont, avec une glace devant les monuments de Paris, oublier leur avortement de Chicago, les soldats font la bringue à Bordeaux avec les Tommies, avant d’aller vomir sous les bombes autrichiennes en Italie du Nord. Quand, au début de La Grosse Galette, l’Amérique rentre chez elle, elle injecte dans les industries nouvelles (telle l’aéronautique de Détroit) le Gros Argent qu’elle vient d’accumuler, et fête au champagne la perte de son âme dans les studios d’Hollywood ou les bureaux de Wall Street.
Première réunion en volume de ces trois romans datant respectivement de 1930, 1932, 1936, dotée d’un appareil critique d’excellente qualité (dont une présentation par Philippe Roger) la cathédrale moderne U.S.A., texte à penser pour Lukacs, Sartre et Bakhtine, fresque historique d’envergure dont le projet sera repris par le DeLillo d’Outremonde ou le James Ellroy d’Underworld USA, est un de ces livres qui une fois lus, s’incrustent dans la tête et ne quittent jamais la place. Ce sera d’ailleurs la dernière œuvre d’importance de l’ex-diplômé d’Harvard, l’apogée du sympathisant gauchiste et journaliste engagé Dos Passos qui, vieillissant, perdant la ferveur initiale, et virant conservateur, continuera d’écrire mais cessera de passionner.

U.S.A.
John Dos Passos
Traduit de l’américain par N. Guterman
Y. Malartic et C. de Richter
adapté par C. Jase et S. Boulongne
Gallimard (Quarto)
1344 pages, 30

Destins de l’Amérique Par Ludovic Bablon
Le Matricule des Anges n°42 , janvier 2003.
LMDA PDF n°42
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