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Arts et lettres La chambre noire

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Catherine Dupérou

Bordeaux, s’est élaborée entre 1950 et 1975 l’œuvre photographique la plus sidérante du XXe siècle. La voix égrillarde de Pierre Molinier revient aujourd’hui d’outre-tombe évoquer sa vie et son travail.

Entretien avec Pierre Chavreau 1972 (et CD)

Le cas de Pierre Molinier n’est pas un sujet aisé à aborder. Vingt-sept ans après la mort de l’artiste, l’exposition que Bordeaux s’apprêtait à lui consacrer est sujette à remous et querelles intempestives. La mairie refuse aujourd’hui de confier le commissariat de l’exposition prévue au musée des Beaux-Arts à Jean-Michel Devésa. Initiateur du projet, celui-ci travaillait à la création de cette rétrospective depuis dix-huit mois. L’expo est repoussée… Artiste protéiforme dont les tableaux déteignent sur les photographies, elles-mêmes contaminées par son travail pictural, Pierre Molinier fut aussi un homme aux perversions polymorphes. Un provocateur né qui mit autant de soin à créer lui-même sa légende qu’à peaufiner ses tableaux et assembler ses photomontages. Aussi, les événements relatés ici ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Mais plutôt à entendre comme l’histoire de l’œil, pour paraphraser Bataille, d’un homme tout entier rivé à son image, fixant sur plaque sensible les vertiges qui le hantent.
Pierre Molinier est né le vendredi 13 avril 1900 à Agen, d’un père peintre-décorateur et d’une mère couturière. Tout jeune, il peint, dessine, et photographie sa famille. Il part avec celle-ci s’installer à Bordeaux en 1922, et y restera jusqu’à sa mort. Élevé chez les Frères, il préfère laisser croire qu’il fut confié aux Jésuites et destiné à la prêtrise, histoire de soufrer son parcours.
Dans son entretien de 1972 avec Pierre Chaveau, Pierre Molinier revient sur son fétichisme pour les bas et les souliers à talons et le fait remonter à sa petite enfance : « Je devais avoir 2,3 ans, je marchais à quatre pattes. Je me mettais sous les jupes et je leur touchais les cuisses, je leur touchais les jambes, les bas… Alors je leur embrassais les cuisses, et, vous savez, j’étais heureux d’être sous ces jupes ». Dès huit ans, il n’a de cesse d’embrasser les jambes de sa sœur adorée, Julienne. Lorsque celle-ci meurt en 1918 de la grippe espagnole, il viole son cadavre après l’avoir photographiée sur son lit de mort. « On l’avait habillée en communiante, elle avait des bas noirs ; je lui ai caressé les jambes un peu. Ça m’a fait de l’effet, je me suis mis sur elle, j’ai joui, sur son ventre, morte ». Il raconte à qui veut l’entendre s’être travesti vers dix-huit ans et avoir eu à vingt ans, une fille, Monique, qu’il retrouvera plus tard sur les trottoirs de Bordeaux, et dont il fera sa maîtresse avant de lui offrir un bordel, le Texas-Bar, mettant à profit son viatique personnel : « Notre mission sur la terre est de transformer le monde en un immense BORDEL ». Après son service militaire, il revient à Bordeaux et crée une entreprise de peinture en bâtiment. Il se marie avec « une des plus belles femmes de Bordeaux » et a deux enfants. En 1928, il fonde la Société des Artistes Indépendants Bordelais. En 1931, il emménage au 7, rue des Faussets dans le Vieux Bordeaux. Il y peint des paysages du sud-ouest et quelques portraits de facture conventionnelle. En 1944, son père se suicide, il gardera ses restes funèbres chez lui, dans une caisse. Désormais, sa peinture « bifurque vers l’ésotérisme ». Après la guerre, il rompt avec la vie sociale. Sa femme le quitte en 1949, les deux chambres familiales seront condamnées à jamais. Il affirme dès lors sa liberté et se radicalise. C’est à cette période cardinale de sa vie qu’il écrira Les Orphéons magiques, poèmes reconnus comme surréalistes par Breton qui le baptisera « maître du vertige ». Sa peinture évolue alors vers un art qu’il qualifie de « magique », avec une toile comme Amour, datée de 1946, qu’il n’a jamais voulu vendre, conscient de son importance dans sa mutation artistique. Il broie ses pigments lui-même, mélangeant les poudres à son propre sperme, obtenant des glacis d’une transparence inégalable et se plaisant à dire : « Je mets sur mes tableaux le meilleur de moi-même ». En 1951, il expose Le Grand Combat, tableau représentant de multiples coïts, ayant pris soin de le voiler pour éviter le scandale, et d’y adjoindre une note d’insulte à l’adresse de ses anciens amis du salon des Indépendants : « Vous n’êtes pas des artistes… vous êtes des bornes à distribuer l’essence ! Vous êtes le signal rouge et vert au coin de la rue. Eh, allez donc, enfoutrés ! ». De cette période datent également ses trois morts-fictions : l’érection en 1950 de sa Tombe prématurée, et les deux mises en scènes de son suicide, « faire-parts de deuil à la vie conventionnelle » et triptyque de renaissance pour une vie nouvelle, entièrement vouée désormais à son grand œuvre.
Tout en continuant de peindre, Molinier va élaborer, confiné dans une intimité provoquée dans le pentacle magique d’une pièce tapissée de miroirs et engorgée d’accessoires (escarpins, godemichés, poupées de cire, masques, voilettes et jambes de plâtres…), l’œuvre érotique la plus fascinante du XXe siècle. « J’ai fait des photomontages comme j’ai fait des tableaux. La seule différence, c’est que les éléments, je les ai pris sur moi : c’est une sorte d’égocentrisme, de narcissisme. Je place ma peinture au même niveau que mes photomontages » 1. Se donnant corps et biens à sa définition de la beauté, il aurait pu, même s’il ne se reconnaît pas « la qualité essentielle de surréaliste puisque magicien », faire siens les mots de Breton : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas ».
Affublé de ses oripeaux de fétichiste, Molinier va faire de son corps la matière première de ses photomontages, posant, écartelé, sanglé sur fond de toile de Jouy. Chaman, magicien et démiurge, il sublime ses perversions et devient à jamais ce qu’il a voulu être, une femme hybride retouchée au pinceau, poupée hermaphrodite dont le sourire tragique abolit le temps.
Le mercredi 3 mars 1976 à 19 h 30, Pierre Molinier s’allonge sur son lit, et devant la glace, se tire une balle dans la bouche. Son testament voulait que son corps finisse dans le formol de la faculté de médecine, découpé en ultimes morceaux. Sur un papier fixé à la porte, il avait simplement écrit : « Je me tue. La clé est chez le concierge ». Son épitaphe était prête depuis longtemps : « Ci-gît Pierre Molinier/ né le 13 avril 1900/ mort vers 1950/ Ce fut un homme sans moralité/ il s’en fit gloire et honneur/ Inutile de pleurer pour lui ».

1« Molinier, une rétrospective », textes de Jean-Luc Mercier, éd. Mennour, 2000

Molinier
entretiens
avec Pierre Chaveau 1972 (+CD)
Opales/Pleine Page
62 pages, 45

La chambre noire Par Catherine Dupérou
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
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