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Domaine étranger Pessoa sans masque

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Didier Garcia

Alors que l’écrivain n’a pas encore livré tous ses secrets, sa correspondance donne à voir l’homme tel qu’il était. Un Pessoa presque intime, conscient de son génie et de sa mission.

Pessoa en personne

Après des débuts littéraires en tant que critique (respecté pour ses scrupules et sa soif de perfection), ce fut surtout comme poète que Fernando Pessoa (1888-1935) s’illustra de son vivant, laissant à la postérité la tâche redoutable de publier son œuvre en prose (pas moins de 3500 pages et de quinze volumes à ce jour), notamment Le Livre de l’intranquillité, somme ontologique à laquelle il travailla toute sa vie, et qui tient aussi bien du journal intime que de l’autobiographie. Placée sous l’autorité de l’hétéronymie (Pessoa s’étant inventé une soixantaine d’hétéronymes, auxquels il a attribué la plus grande partie de ses textes, les plus connus étant Ricardo Reis, Bernardo Soares, Alberto Caeiro et Álvaro de Campos), cette œuvre majeure du modernisme occidental fut saluée par les plus grands noms du siècle, à l’instar d’un Borges qui s’adressa à l’écrivain portugais cinquante ans après sa mort pour lui demander, avec une très noble humilité : « laisse-moi être ton ami ».
Cette anthologie (initialement publiée en 1986, revue et corrigée pour cette réédition) présente un total de 102 lettres, selon l’ordre chronologique de leur rédaction (de 1907 à 1935), auxquelles ont été adjoints six textes intimes de Pessoa (pièces de jeunesse, rédigées entre 1907 et 1910), ainsi que la note autobiographique qu’il jugea utile d’établir huit mois avant sa mort. L’objectif avoué de ce choix est de « présenter un panorama aussi complet que possible de l’évolution de la pensée de Pessoa » -ont donc été écartées toutes les lettres n’ayant qu’un intérêt circonstanciel ou ponctuel.
Le seul défaut de ce volume pourrait être la trop grande richesse de son introduction : 70 pages éclairées et éclairantes de José Blanco, auteur d’une bibliographie exhaustive de Pessoa, devenue un ouvrage de référence. Bien que « brièvement », il y aborde, citations à l’appui, les principaux thèmes qui affleurent dans cette correspondance (la folie, l’œuvre, l’alcool…), avec un souci d’exhaustivité qui enlève un peu de plaisir à la lecture des lettres elles-mêmes : le lecteur en sort prématurément rassasié (l’essentiel ayant été dit, et les passages les plus intéressants ayant déjà trouvé à être cités). Sans doute eût-il mieux valu suivre l’avis de Pessoa sur l’inutilité des préfaces et se contenter des seuls textes de l’auteur : « il me semble préférable de ne pas ajouter de préface. Ne pas expliquer dès l’abord est une des grandes conditions pour s’imposer et gagner ». À défaut de pouvoir supprimer cette introduction (qui ne pèche d’ailleurs que par sa qualité), on conseillera donc au lecteur de n’en prendre connaissance qu’après lecture des lettres…
Comme on pouvait s’y attendre (la prose de Pessoa se montrant essentiellement spéculaire), ce florilège témoigne de sa fragilité mentale et des nombreuses crises psychiques qui auront nourri cette « autobiographie sans faits » riche de presque 500 fragments qu’est Le Livre de l’intranquillité. Dans quelques lettres, l’écrivain se risque même à des diagnostiques de profane, se jugeant atteint tantôt d’une « hystéro-neurasthénie fondamentale », tantôt d’une « folie psychasthénique » voire d’une « neuropsychose ». Quelle que fût la pathologie, la détresse existentielle a produit d’élégants aphorismes : « Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, avec un mur d’angoisse tout autour ». Jamais elle n’aura empêché Pessoa de forcer le trait et de se caricaturer : « Tout mon caractère consiste en la haine, en l’horreur de tout ce qui est moi » (on s’explique mal certains accès de complaisance !)
Mais au-delà des seuls tourments, ce sont les préoccupations d’un écrivain que cette correspondance propose, un écrivain adressant à ses amis des commentaires précis sur les livres qu’ils ont eu l’amabilité de lui offrir, prodiguant au passage quelques conseils, comme celui donné au poète brésilien Ronald de Carvalho : « Exigez de vous ce que vous savez que vous ne pouvez pas faire. C’est le seul chemin de la Beauté ». Un écrivain attentif à ce que la littérature produit autour de lui, impliqué dans de nombreux projets de collaboration avec des revues (il pensa même en créer une en 1919 afin de révéler la littérature portugaise aux yeux de l’Europe), donnant sur son œuvre des explications rigoureuses à ceux qui lui en font la demande (principalement quant à la genèse des hétéronymes, dont il attribue l’origine à sa tendance constante à la dépersonnalisation et à la simulation), et s’interrogeant bien sûr sur la nature même du geste créateur : « le plus grand artiste est celui qui, dans son art (…), vit de la façon la plus intense, la plus profuse et la plus complexe tout ce qui n’est pas lui, autrement dit, qui exprime de la façon la plus intense, la plus profonde et la plus complexe tout ce qu’il n’éprouve pas vraiment ou, en d’autres termes, qu’il n’éprouve que pour l’exprimer ».
Les lettres adressées à Ophelia Queiroz, la seule passion amoureuse qu’on lui connaisse, amusent par leur légèreté, voire leur caractère frivole -publiées seules, elles auraient tendance à discréditer l’écrivain, le rabaissant à la condition d’amoureux quelconque appelant sa bien-aimée tour à tour « mon joli petit Bébé » ou « mon Bébé chéri » (Pessoa était de treize ans son aîné). Mais cette légèreté n’en dissimule pas l’essentiel pour autant, à savoir l’immersion totale de l’homme dans l’univers littéraire : « Ma vie tourne autour de mon œuvre littéraire -qu’elle soit, ou puisse être, bonne ou mauvaise. Tout le reste, dans la vie, n’a qu’un intérêt secondaire », écrit-il à Ophélia. Le propos n’est certes pas galant, mais il a la sincérité d’un auteur qui, à vingt-sept ans, savait avoir reçu de Dieu sa mission littéraire et son génie.
Cette anthologie fait donc tomber les masques, et révèle l’être humain que dissimulent, de même que chez Baudelaire, les légendes qui entourent l’écrivain. Celles arrimées à Pessoa pouvaient avoir la vie dure : en portugais, et le détail a séduit maint critique, Pessoa signifie personne. Il restait donc à prouver qu’il était bien quelqu’un. C’est désormais chose faite.

Pessoa en personne
José Blanco
Traduit du portugais
par Simone Biberfeld
La Différence
352 pages, 10

Pessoa sans masque Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
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