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Intemporels Lignes de coke

octobre 2003 | Le Matricule des Anges n°47 | par Didier Garcia

Descente dans l’enfer de la drogue avec l’unique roman d’un écrivain inconnu. L’histoire d’une déchéance, racontée sans complaisance.

Roman avec cocaïne

L’histoire littéraire aime les écrivains entourés de légendes et de mystères. Quand elle en tient un, elle le dorlote. Voyez ce qu’il advint d’un Baudelaire ; mieux encore : d’un Isidore Ducasse, dont elle a fait une sorte de mythe. Mais peut-être lui manquait-il un romancier qui fût à lui seul une énigme. Qu’elle se rassure : elle aura M. Aguéev.
On ne sait quasiment rien de l’auteur russe du Roman avec cocaïne. Sa biographie s’écrit au conditionnel : il aurait quitté la Russie après la Révolution d’octobre 1917, aurait ensuite été vu en Allemagne, puis en Turquie, d’où il aurait adressé son manuscrit à Paris, au début des années trente. Puis on perd définitivement sa trace, en 1934, date à laquelle la revue Rencontres publia sa nouvelle intitulée Un sale peuple (jointe à la présente édition), et nonobstant quelques enquêtes ultérieures, on n’apprendra rien de plus.
Roman avec cocaïne parut initialement dans la revue Nombres, organe de la première émigration russe à Paris en 1934 ; il fallut attendre 1983 pour le voir paraître en volume et affoler la presse littéraire. On multiplia les conjectures, s’empressa de l’attribuer à un agent secret, à un certain Mark Lévi, et jusqu’à Vladimir Nabokov, sans doute parce que la fragilité mentale du héros d’Aguéev n’est pas sans rappeler celle des personnages nabokoviens (mais la comparaison doit ou devrait se limiter à cela).
Le roman démarre en pleine Première Guerre mondiale et s’achève après la Révolution russe, dans un Moscou qui, à l’instar du cadre historique, ne sert guère que de toile de fond.
Durant le premier chapitre, l’histoire de Vadim Maslennikov pourrait être banale, à tout le moins celle d’un lycéen ordinaire, entretenant des rapports difficiles avec une mère presque sexagénaire qui lui paraît quand même un peu vieille. Malgré tout, et c’est peut-être là l’intérêt des quelques longueurs de ce chapitre, le lecteur comprend que Vadim ne va pas très bien, que des sentiments contradictoires vivent en lui, et qu’il peut à la fois éprouver, comme s’il souffrait de schizophrénie, la compassion et la cruauté.
Par un soir de vodka, Vadim rencontre Sonia, qui lui offre de vivre une passion aussi étrange que douloureuse, durant laquelle son identité achève de se dédoubler. Le pire, oserait-on dire, c’est que Vadim en a conscience (on ne saurait lui reprocher un manque de lucidité) : « Telle était mon attitude envers les autres, telle était ma dualité : d’un côté, le désir d’embrasser le monde entier, de rendre les gens heureux et de les aimer ; d’un autre, la dilapidation éhontée des sous laborieusement acquis par une vieille femme, et une cruauté sans limites envers ma mère ». À la fin du deuxième chapitre, Vadim semble désabusé par la vie, et jusque par les charmes d’un corps féminin, charmes qui sont, à ses yeux, « comme les odeurs de cuisine excitants quand on a faim, répugnants quand on est rassasié ».
Vadim tombe ensuite de Charybde en Scylla, incapable d’infléchir le cours de son destin. Alors que Sonia a rompu, un étudiant l’invite à une « prisoche » (une prise de cocaïne). Après avoir sniffé de la dangereuse poudre blanche, Vadim ausculte chacune des sensations qu’il éprouve, permettant ainsi au lecteur de suivre les uns après les autres les effets de la drogue. Le roman côtoie ensuite la misère humaine : Vadim vole tout d’abord une broche à sa mère afin de se procurer quelques grammes de poudre (le cliché n’est pas loin), puis les prises se multiplient, dans le seul but de revivre « la sensation physique de bonheur » qu’il a éprouvée la première fois. Dans une sorte de cauchemar hallucinatoire, il voit sa mère se faire éventrer par le couteau d’une baïonnette, alors qu’elle est venue assister au mariage de son fils avec une Sonia ressuscitée, et quelque temps plus tard, un nouveau délire la lui révèle pendue. C’est un hôpital militaire qui l’accueille pour les dernières lignes, juste avant qu’il ne s’empoisonne avec de la cocaïne.
Dans ce roman de formation, le lecteur assiste, impuissant, à la déchéance d’un jeune homme que rien ne promettait à une fin si misérable. Il est vrai qu’en chemin on aimerait pouvoir l’aider, soulager sa conscience, le conseiller, l’inciter à davantage de clémence envers une mère digne des récits de Soljenitsyne, et dont les larmes lui semblent « brûler comme l’eau qui bout ». Reste hélas ! que Vadim a hérité d’une pensée proche de celle de Pascal, une pensée qui veut que le plus noble de l’homme rejoigne toujours le plus bestial. C’est, en somme, ce qui fait le malheur de Vadim. Et peut-être aussi le nôtre.

Roman avec
cocaÎne
M. Aguéev
Traduit du russe par Lydia Chweitzer
Belfond
216 pages, 14,50

Lignes de coke Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°47 , octobre 2003.