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Domaine français Les digressions du chronologue

novembre 2003 | Le Matricule des Anges n°48 | par Philippe Castells

Alain Fleischer invite à un voyage érudit et onirique où les détours enrichissent l’arrivée.

Les Angles morts

Après celle de ses anamorphoses (Les Trapézistes et Le Rat), Alain Fleischer s’attaque à l’étude des angles morts du temps. Il s’impose, avec ce nouvel opus, en chronologue pointu, spécialiste des niches intemporelles et des persistances anachroniques.
Tout débute par une voiture. Une Daimler 1933. Une Daimler 1933 en 1973 à Tabor, en Bohème. Une Daimler qui a appartenu à un juif, le plus riche de la ville, et que Mor Steinberg, le narrateur, découvre et s’approprie ainsi qu’une montre. Une Daimler 1933 dépourvue de marche arrière. Et c’est à bord de cet antique monstre qu’il va rejoindre ses amis à Budapest.
Mor retrouve ceux-ci et d’autres anciens camarades à l’occasion du trentième anniversaire de la promo 1943 du baccalauréat. Ces amis ils étaient quatre, juifs formaient le clan de Stein (la métaphore de la pierre étant élégamment exploitée), sorte de groupe de réflexion excentrique mais prolifique, tous champions de la méthode discursive. Le groupe compte des jumeaux, l’un d’eux a épousé la femme qu’a aimé le narrateur, et, comble du raffinement, des deux frères c’est celui-ci qui justement manque à l’appel de la commémoration (à moins que le jeu de la gémellité nous trompe). Heureusement sa fille dont la mère périt en couche a pris sa place, et ce quatuor d’érudits (à nouveau formé quoique dans une forme moins virile) prend le parti, lors d’une décision qui ressemble à un caprice de demoiselle, de s’évader quelques jours dans la puzzta hongroise.
L’univers de Fleischer passe inévitablement par la Hongrie, cette part de l’Europe de l’Est où la magie du passé s’accroche au quotidien. De ce pays, il maîtrise la géographie autant que les us et coutumes, et chaque anecdote ressemble à une déclaration d’amour vu le soin mis aux moindres détails contés. Nos quatre protagonistes voyagent et se retrouvent pour quelques jours en féerie, un monde où le rêve est roi, ou les sages discutent le soir de philosophies éternelles, un monde où les renards sont les gardiens de nécropole, où les jeunes femmes s’offrent, disparaissent, réapparaissent, fantasques et lunatiques, un monde riche et baroque, invisible pourtant au commun. Les destins, chez Fleischer, sont tous extraordinaires, chaque événement prend sous sa plume des allures d’œuvre d’art. Tout y est métaphore et symbole, de la Daimler au chronomètre Omega tournant à l’envers, du cheval faisant les emplettes au village voisin (à moins que cela soit dans une strate du temps insoupçonnée) au violon tzigane, chaque page recèle des merveilles d’intelligence et d’érudition.
L’art du récit ici vient de la maîtrise des digressions. Chaque objet, image, situation donnent lieu à une envolée majestueuse dont on ne sait où elle nous mène mais qui chaque fois atterrit dans le fil de la narration, et fait avancer un propos dont on ne sait si lui-même n’est pas feint un élément de la relativité de l’histoire, et du temps.
Si, d’ailleurs, l’argument du livre peut étonner par sa minceur, c’est qu’à l’instar de chacune de ses parties celui-ci joue de subtilité et se dilue dans l’immensité des plaines hongroises et du talent de l’auteur. Fleischer nous subjugue avec un style typé, une ambiance fortement imprégnée d’Europe de l’Est et de culture juive. Mais c’est plus précisément avec des auteurs allemands qu’une certaine filiation transparaît, notamment avec Hans Henny Jahnn dont l’universalisme culturel fait miroir à celui de Fleischer.
Géomètre du temps dans les calculs d’angle, géologue du temps dans la mesure de ses strates, géographe du temps dans la visite de ses territoires éternels, Fleischer nous démontre sa maîtrise d’un espace-temps où nous voyageons avec enchantement, où le verbe autant que les nombres ont un sens, à découvrir, à décrypter ; et le lecteur se retrouve, un instant, dans la peau des protagonistes décortiqueurs d’hypothèses, grands échafaudeurs de théorie, à calculer le sens de tous ces 3 (33,43,73, 3 amis…), les vrais, les doubles, les récurrents, les faux (quatre amis dont des jumeaux, dont un est absent pour être remplacé par une femme qui remplace elle-même une femme qui remplaça l’un des amis par un autre…), à déchiffrer le symbole, peut-être trop évident de prime abord du nom du narrateur (Mor Steinberg), à se sentir au cœur d’un présent antérieur où les points de vue se diffractent et enrichissent l’œil.
L’audacieux lecteur se retrouve au sortir de ce roman comme à la porte d’une immense bibliothèque, faite de livres rares, comme ceux de Jakub (l’un des trois amis, l’initiateur de ce merveilleux voyage), des ouvrages que l’on passerait toute une vie à étudier pour en découvrir les moindres sens et interprétations. Mais il le lâche, l’abandonne, sans retour en arrière, certain que ce livre reviendra, objet symbolique, caché dans un repli temporel que nous croiserons, encore, dans la prochaine strate de l’œuvre de Fleischer.

Les Angles morts
Alain Fleischer
Seuil
410 pages, 20

* Du même auteur paraissent cet automne la réédition de son premier roman Là pour ça (Flammarion/Léo Scheer) ainsi qu’un livre de photographies Alain Fleischer (Léo Scheer)

Les digressions du chronologue Par Philippe Castells
Le Matricule des Anges n°48 , novembre 2003.
LMDA PDF n°48
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