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Domaine français Une phrase inquiète

avril 2004 | Le Matricule des Anges n°52 | par Xavier Person

La littérature n’est pas toujours faite pour rassurer. Observons une phrase de Tous mes amis, un recueil de nouvelles de Marie Ndiaye, où finalement on ne sait plus trop comment on s’appelle.

On achève la lecture d’une phrase et on se dit qu’on doit la relire, quelque chose nous a échappé. On ne retombe pas vraiment sur ses pieds. Un tremblement, même infime, se fait dans ce qui nous en semblait le sens évident, attendu. Pour tout dire, on lisait sans trop prendre conscience que c’étaient des phrases que nous lisions, l’une après l’autre, jusqu’à ce que l’une d’elle se voile un peu, marque un écart qui nous fait nous arrêter, reprendre la phrase, tiens, qu’est-ce que c’est, mais c’est donc d’une phrase qu’il s’agit, page 114 de Tous mes amis de Marie Ndiaye, trois pages après le départ d’une nouvelle intitulée « Une journée de Brulard » : « Elle sentit une présence au-dessus d’elle, et comme elle levait les yeux vers la fenêtre de sa chambre, au premier étage du côté de la route, elle découvrit Eve Brulard accoudée au rebord, la regardant avec une bienveillance inquiète. »
Sachant que le pronom « elle » représente Eve Brulard, que le début de la nouvelle nous a montrée sortant de son hôtel aux aurores, en route pour une promenade au bord d’un lac, le fait qu’elle puisse, elle, soudain, se voir à la fenêtre de sa chambre, se regardant comme si de rien n’était, ce seul incident dans la logique attendue fait étrangement remonter la phrase dans le texte. La mécanique à produire du récit ou du sens s’enraye l’air de rien, une phrase se vrille, la figure de chiasme ne redistribue pas correctement ses parties et l’ordre des choses en est bouleversé, il va falloir regarder de plus près ce qu’on lit.
Le fantastique est syntaxique. L’anomalie au premier abord anodine, mais au fond menaçante, ce glissement du familier, ce retournement du familier en inquiétante étrangeté qui est le propre du rêve et, selon Freud, des peurs enfantines, cette instabilité donc quant au statut de chacun, qui est une constante dans l’univers de Marie Ndiaye, se matérialise d’abord chez elle dans sa phrase, dans le subtil mais implacable pervertissement de sa logique. Reprenons notre exemple à la page 114. Toute la surprise bien sûr tient à l’introduction du nom du personnage là où on ne s’y attendait pas, qui fait que, très naturellement, on peut se retrouver en deux points à la fois, soi et soi, dédoublé, déplacé. Se nommer, adhérer à son nom est un des actes fondamentaux de la construction de la personne, ce en quoi le langage nous fonde. Provoquer comme dans cette phrase cet écart, cette désadhérence entre le personnage et son nom, et du même coup déstabiliser un tant soit peu l’ordre du symbolique, tel est l’enjeu sans doute d’une littérature de l’inquiétude, d’une littérature inquiète pourrait-on dire, inquiète de ses possibilités de nomination, suspendant son dire à une indécision dans l’ordre de la syntaxe, à une interrogation sur ces capacités référentielles. Et pouvoir, soi, dans le jeu d’une phrase, s’apercevoir se regardant du haut d’une fenêtre en bord de route, n’être plus soi-même exactement à la place que nous assigne le langage, c’est peut-être un peu l’enjeu de la lecture de la littérature : c’est en tout cas ce qui arrive dans cette très belle nouvelle à Eve Brulard qui cherche sa liberté et dans cette étrange journée en éprouve le vertige.

Tous mes amis
Marie Ndiaye
Éditions de Minuit
174 pages, 13

Une phrase inquiète Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°52 , avril 2004.
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