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Poésie Une pousse sauvage

juillet 2004 | Le Matricule des Anges n°55 | par Richard Blin

Une musique du désir et la révolte en actes : la poétesse sud-africaine Antjie Krog appréhende le réel à corps perdu.

Ni pillard, ni fuyard

Il faut remercier les éditions du Temps qu’il fait de nous permettre la découverte de Antjie Krog, une voix venue d’Afrique du Sud, et qui a indéniablement sa place auprès des aînés que sont pour elle André Brink et Breyten Breytenbach. Blanche et de langue afrikaans (celle des Afrikaners, les descendants des rebelles Boers), elle est née en 1952, au moment où se mettaient en place les tristement célèbres lois de ségrégation connues sous le nom d’apartheid. Issue d’une famille de fermiers nationalistes, elle se singularisa très tôt en publiant, dans le journal de son lycée, un poème dédié au jour « Où Noirs et Blancs, main dans la main,/ Apporteront amour et paix, dans mon beau pays ». Un scandale, dans un pays où sévissait la plus dure des répressions, et où les relations sexuelles interraciales étaient punies de très lourdes peines de prison, mais un sujet d’espérance aussi, et un symbole, pour Nelson Mandela, qui apprit par cœur ce poème, lorsqu’il arriva jusqu’à lui, dans sa prison de Robben Island.
Rien de gratuit dans cette audace, mais plutôt l’affirmation d’une subjectivité décidée à modifier le cours des choses, décidée à briser la mer gelée (Kafka), et l’emprise mortifère de la haine et de la violence. Car la soumission, l’humilité, les vertus strictement domestiques ne sont pas le fort de cette femme qui deviendra enseignante et aura quatre enfants. Des dix recueils qu’elle a publiés (de 1969 à 2003), Ni pillard ni fuyard propose un choix de poèmes, une sorte de montage articulé en cinq parties (« Portrait de l’artiste » ; « Les racines » ; « Les années de plomb » ; « Vers la liberté » ; « Pays de mon crâne ») qui donnent à découvrir une poésie qui relève d’une expérience sensuelle globale et d’un sens de la liberté qui n’est qu’amour de la vie.
Rien d’abstrait chez Antjie Krog. Les mots sont ici inséparables des sensations, des passions, des pulsions. Rien que du concret, de l’élémentaire, de la couleur primaire, autrement dit du crucial. Une poésie de la trace vive, s’inspirant de situations décrites à cru, et de ces « choses dont bien sûr jamais personne n’oserait faire un poème » et qui cependant « envahissent le territoire de la poésie : // changer de tampon de serviette pour faire pipi dans les/ toilettes des townships où je me rends maintenant// sol couvert de déchets jusqu’aux chevilles/ sur mes semelles adidas je progresse comme un chat// aucun objet à disposition/ ni siège ni poubelle ni crochet ni verrou ni porte… »
Une parole désinhibée qui fait peu de cas du refoulement et du qu’en-dira-t-on. Une disposition empreinte d’une très forte vitalité à percevoir, toucher, goûter, ressentir la force du vivant, chez soi comme autour de soi. Un sens de l’autre aussi, qui passe par l’engagement politique et féministe, et par le combat contre toutes les aliénations.
La poésie de Antjie Krog sait tout autant rendre palpable la tension tragique d’une marche ou d’une manifestation (« le mur d’acier/ véhicules jaunes/ bandoulières avec des balles comme des doigts/ un policier aux yeux porcins donne en douce/ du mou aux chaînes/ les bergers allemands nous hurlent dessus comme des possédés/ de suie est le vent froid… »), que l’amour (pour l’homme ou pour la femme), l’urgence du désir, sa tension ahurie.
Une écriture sursaturée de sens, qui avance en s’ouvrant un espace à l’aide des mots du corps, des mots du sexe et de la liberté. Une écriture au présent, pour mieux se déployer en pure présence, tout en tremblant d’être. Avec des moments d’assomption et des moments d’effondrement, avec des courts-circuits de souffrance dénudée ou des ivresses sauvages. « Je suis debout sur un foutu rocher/ au bord de la mer (…) je regarde sans peur chaque bon dieu de vague/ au fond des tripes avant qu’elle ne se brise/ le rocher tremble sous mes pieds/ les muscles de mes cuisses se bandent/ mon bassin expulse ces vieilles résignations/ et merde je suis rocher je suis caillou je suis dune/ mes nichons chantent un air de cuivre/ mes mains cramponnent la Baie du Meurtre/ et la Baie de la Gueule/ mes bras se déchirent d’extase au- dessus de ma tête :/ je suis/ je suis/ le seigneur m’entende/ une putain de femme libre. » Un univers où les rumeurs qui « rampent comme des rats sous les fondations » se conjuguent à la beauté du pays « car nulle part la terre n’est tendue de tant d’émotion/ l’air n’est si clair/ le jour ne se lève avec autant de violence/ nulle part ne pouvons dormir aussi doucement/ que dans la paume ouverte de ce pays ».
Une façon de vivre à corps perdu, dans le nœud de l’orage. Une conception très physique de ce qui donne un corps à nos raisons d’être, dans un monde dont Antjie Krog densifie encore l’exacte brutalité tant, en filigrane de ses poèmes, elle donne à deviner que le terrible n’est peut-être que la forme en creux du radieux.

Ni pillard, ni fuyard
Antjie Krog
Traduit de l’afrikaans par Georges-Marie Lory
Le Temps qu’il fait
128 pages, 14

Une pousse sauvage Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°55 , juillet 2004.
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