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Poésie Haïti saigne

juillet 2004 | Le Matricule des Anges n°55 | par Emmanuel Favre

Apôtre d’une littérature totale, Frankétienne invente une langue vertigineuse pour dire la sombre réalité de l’île.

D' un pur silence inextinguible

Un pays qui s’enfonce un peu plus tous les jours dans le chaos et la violence. La misère et l’analphabétisme érigés en symboles éternels de la nation. Des maisons d’édition inexistantes. Des écrivains sans lecteurs qui pourtant publient (le plus souvent à compte d’auteur). C’est tout le paradoxe d’Haïti.
En tête de ces écrivains qui font de la création un geste insurrectionnel et de la fange une matière littéraire, Frankétienne, romancier et poète, infatigable inventeur de mondes, dynamiteur de langages hors pair. En 1968, il fonde avec René Philoctète et Jean-Claude Fignolé, un étrange mouvement littéraire, « la spirale ». Un mouvement sans code ni grille de lecture qui ne prône qu’une seule chose : la confusion des genres littéraires. Depuis, Frankétienne n’a eu de cesse de creuser, d’expérimenter, de détourner les mots pour mieux nous faire entendre cette langue sensuelle et subversive « qui chauffe les clitoris et déflore les pucelles ». Une langue en perpétuel mouvement qui semble parfois s’inventer sous nos yeux et paraît tenir à la fois de l’expressionnisme, de l’écriture automatique et de la tradition orale : « Le destin globuleux cocoriquant des cris de cocaïne en neige dans la bouboune fleurie de la chaise électrique jusqu’aux phallus des fusées à décharge nucléaire la roucherie des foufounes se découpe s’enflounille envoûtée de boucherie au revers du coït à saveur d’ananas la maladie douyonne la sidaïne prend chair… »
Sorte de Maldoror noir, Frankétienne n’hésite pas à multiplier les points de vue et les effets typographiques, tout en ayant recours aux inventions lexicales les plus insensées, pour libérer une voix qui n’est pas sans rappeler celle du possédé dans la tradition vaudou.
Néanmoins l’œuvre de Frankétienne ne saurait se réduire à une simple démarche formaliste. Si esthétique il y a, c’est avant tout une « esthétique du chaos » qui puise sa source dans une conscience sociale aiguë. Ce que recherche avant tout Frankétienne, c’est le moyen d’expression le plus juste pour rendre compte de l’effroyable réalité quotidienne « d’une île hallucinée d’images excrémentielles » par un demi-siècle de dictatures, d’arrestations arbitraires, de tortures en tous genres.
D’un pur silence inextinguible qui inaugure les huit mouvements des Métamorphoses de l’oiseau schizophone, ne dit pas autre chose. Un matin, l’écrivain Philémond Théophile est arrêté par deux agents zozobistes du SACACACAS (Service anticamoquin anticulturel pour les actions criminelles et les affaires secrètes). Conduit aux Casernes impériales où siègent « les magraïques seigneurs des tempêtes éternelles. Les tout-puissants gorbousiers des répressions macabres. Les instigateurs de la cagoule punitive et de la zinglinderie meurtrière », il apprend que ses écrits, « bacougneries de recettes migraineuses assaisonnées d’épices érotiques et d’ingrédients pornographiques », cherchent à corrompre le système en détraquant le cerveau des lecteurs et en envoyant des messages ésotériques en direction d’organisations clandestines anti-gouvernementales. Les zozobistes ont donc remplacé au pied levé les tontons macoutes de triste mémoire, « Tous, ils étaient là, les massacreurs maglougieux, les décideurs débiles, les minables trucideurs de la liberté créatrice. Et ils trônaient bouffonnement au faîte de leur pouvoir tyrannique et destructeur ». Cette incroyable gigantomachie pourrait tomber dans le piège de l’exotisme, du misérabilisme. Il n’en est rien car si les métamorphoses de Frankétienne s’inscrivent dans la réalité, sa poésie, cette langue-cri qui semble surgie du fin fond des ténèbres, est portée vers un ailleurs, un imaginaire qui lui donne une dimension universelle et l’élève de manière « volutueuse » au rang des œuvres mythiques.

D’un pur silence
inextinguible

Frankétienne
Vent d’ailleurs
188 pages, 18

Haïti saigne Par Emmanuel Favre
Le Matricule des Anges n°55 , juillet 2004.
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