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octobre 2004 | Le Matricule des Anges n°57 | par Jean Laurenti

Enrique Vila-Matas revient sur ses débuts d’écrivain à Paris dans les années 70. Un récit qui est encore une fois l’occasion d’un questionnement passionnant et décapant sur la création littéraire.

Les livres d’Enrique Vila-Matas sont des machines littéraires qui énoncent sous toutes les formes possibles la reconnaissance de l’écrivain envers les œuvres et les auteurs dont il s’est nourri. Œuvres et auteurs qui sans cesse éclairent son regard sur le monde, le prolongent, l’amplifient. La littérature est pour Vila-Matas le moyen de subvertir le réel, de questionner inlassablement les certitudes arrogantes du monde contemporain. Ses personnages sont le plus souvent des hommes de lettres habités par des intentions littéraires de nature diverse : percer le secret des écrivains qui cessent d’écrire (Bartleby & Cie) ; prononcer une conférence sur l’héroïsme qui fasse la conquête définitive de la femme convoitée (Étrange façon de vivre) ; mener à bien une conspiration d’artistes visant à révolutionner le monde des lettres (Abrégé d’histoire de la littérature portative) ; chercher à s’affranchir d’une obsession de la littérature qui envahit votre existence au point de vous la rendre invivable (Le Mal de Montano)…
La monomanie de Vila-Matas remonte à une trentaine d’années, à l’époque où, ayant projeté de devenir l’égal d’Hemingway, il s’est exilé à Paris pour composer son premier roman, qui allait devenir La Littérature assassine. Deux années qui sont la matière de Paris ne finit jamais, son ouvrage le plus ouvertement autobiographique. Qu’on ne s’attende pas, cependant, à un récit de vie avec enchaînement chronologique de péripéties. L’auteur recourt à une de ses machines préférées pour mettre en scène ses débuts : la conférence. Une conférence de trois journées au cours de laquelle un écrivain barcelonais va s’atteler à « une relecture ironique de (ses) deux années de jeunesse à Paris ». L’ironie est une des grandes préoccupations de Vila-Matas, comme elle est celle des grands écrivains qui questionnent leur rapport à l’univers qu’ils mettent en scène. Elle est à prendre ici au sens où Socrate la pratiquait, ignorance feinte de celui qui cherche à comprendre le monde, ou encore, selon Vila-Matas, qui se garde bien de la définir vraiment : « elle fait partie des mécanismes de la représentation, elle présente un angle d’ombre sur ce monde. » Ou encore : « L’ironie est la forme la plus élevée de la sincérité. » Donc, consentir à ne pas savoir véritablement, opérer un déplacement du regard, pour que de la distance surgisse l’incertitude.
Le récit oscille ainsi entre diverses tonalités, de la mélancolie douce, parfois joyeuse au comique né de l’autodérision. L’apprenti écrivain est un grand garçon au comportement naïf, qui s’efforce d’adopter une allure inquiétante : tout de noir vêtu, une pipe à la bouche, il promène un regard tourmenté sur Paris. Ses relations avec Marguerite Duras, qu’un ami commun lui présente sur un trottoir, sont de grands moments du récit. Relations délicates, forcément, de propriétaire à locataire (elle sera sa logeuse), ou de maître à disciple : il sollicite ses conseils, elle lui offre une liste de treize consignes sibyllines, qui relève de ce « français supérieur » qu’elle emploie constamment et que le jeune catalan doit apprendre à déchiffrer.
Quand elle l’interroge sur ses préférences en matière de destinée littéraire (« Mallarmé ou Rimbaud ? ») il pense choisir Rimbaud et les séductions de l’aventure, mais finalement se reprend : « j’ai pensé que, aussi insipide et ennuyeuse qu’elle me paraissait, mieux valait choisir l’option Mallarmé, car une déclaration enthousiaste de principes nomades pouvait inciter Marguerite à me demander (…) pourquoi diable, si j’aimais tant l’Abyssinie et Rimbaud, je ne quittais pas Paris et libérais ainsi ma mansarde. »
Découvrir l’écrivain qu’il veut devenir, élucider le sens des conseils de Marguerite, composer et écrire le récit en cours seront quelques-uns des fils conducteurs de ce séjour parisien dont la conférence en cent dix points et quelques rend ironiquement compte. Elle fait revivre aussi la figure de Hemingway, modèle des débuts, dont il faudra bien s’éloigner, la maturité venant. Paris est une fête est un peu la matrice de Paris ne finit jamais, le second étant, si l’on veut, l’ironique avatar du premier. Le récit est truffé de figures hautes en couleur : artistes hispaniques et latino-américains de la bohème underground gravitant autour de Marguerite Duras (dont le grand Copi), créateurs éternellement aspirants, authentiques étoiles des lettres parisiennes sur le point de rejoindre les cieux de la Chine de Mao.
Au terme de ces deux années, Vila-Matas ignore encore s’il est l’écrivain qu’il voudrait être. Il retournera cependant à Barcelone avec un joli bagage : il tape désormais convenablement à la machine et, nanti de l’ultime et précieux conseil que lui a donné Duras, il sait comment il doit pratiquer son métier.

Paris ne finit jamais
Enrique Vila-Matas
Traduit de l’espagnol
par André Gabastou
Christian Bourgois
292 pages, 21

Écrire en capitale Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°57 , octobre 2004.
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