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Poésie Le naufragé céleste

octobre 2004 | Le Matricule des Anges n°57 | par Richard Blin

Mort dans l’oubli à Paris, en 1883, Cyprian Norwid a nourri la poésie, l’art, la pensée polonaise du XXe siècle. Son « Vade-mecum » est enfin accessible.

Très peu diffusée en Europe occidentale, la poésie polonaise nous réserve encore bien des surprises. Ainsi ce Cyprian Norwid (1821-1883), ami et contemporain de Chopin, resté quasi inconnu de son vivant mais dont l’influence sur le Xxe fut immense, des avant-gardes de l’entre-deux-guerres jusqu’à Czeslaw Milosz et Wislawa Szymborska, les deux derniers prix Nobel polonais, en passant par les rebelles de la génération de 1968. La traduction de son Vade-mecum a mobilisé les plus grands (Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Michel Deguy, Jacques Dupin, André Frénaud, Robert Marteau, Jean Tardieu…), ce qui est un signe qui ne trompe pas. Composé dans les années 1865-1866, mais regroupant des poèmes écrits parfois vingt ans auparavant, le recueil sera miraculeusement sauvé des ruines de Varsovie (1944) avant de connaître sa première édition, en 1962, en Pologne.
Vade-mecum, c’est cent poèmes à méditer, à garder sous la main, comme on le ferait d’un guide et comme y invite, ou le suggère, le titre. Cent poèmes qui imposent d’emblée un ton, une forme, une vision du monde animée par l’idée que seule la Poésie et la Bonté peuvent sauver une civilisation ne jurant que par la Science, le Progrès et la Raison, une civilisation, qui plus est, entièrement prisonnière du caractère conventionnel des relations humaines (enfermement dans l’esclavage de la forme et de la convention sociale dont Witold Gombrowicz saura tirer le parti que l’on sait). Poésie ascétique, elliptique, « Et le jeu des nerfs, et la co-extase,/ Et l’identité de l’humeur / Unissent sans dispute les hommes :/ Mais la conscience n’unit pas sans combat ! »
Poésie souvent sculptée à l’image de la rugosité de la vie. Car il ne s’agit pas de plaire, mais d’ébranler, de convaincre. Norwid qui fustigeait la facilité à rimer libère le poème du mètre classique, abandonne la césure, introduit de continuelles ruptures de rythme, multiplie les lettres de corps différents, les espacements, inventant même un système de ponctuation très personnel. Mais encore faut-il, pour Norwid, que chaque mot soit « à la fois créé et détruit, affirmé et nié ». « Il doit se trouver sur la frontière de ces deux réalités : le monde de l’Esprit et celui de la Matière (ou bien à la croisée de ces deux univers). Il doit dire et taire, être et n’être pas » comme l’écrit Ignacy Fik, que cite C. Jezewski. C’est dire aussi tout ce qui échappe quand on passe du polonais au français, et c’est souligner la richesse des interprétations possibles. Car Norwid, qui lisait une douzaine de langues, dont le chinois et l’hébreu, connaissait bien le Talmud, et la théorie des quatre niveaux de signification du sens littéral au sens caché en passant par le sens allusif et le sens sollicité.
« D’abord soyons foudre puis tonnerre,/ Voici les chevaux des steppes, leur hennissement, leur pas ;/ Il n’y a que les actes !…/-et les mots ? les idées ?…/ - après !…/ L’ennemi a souillé jusqu’à la langue de nos pères - « / Énergumène ainsi criait au Joueur de lyre/ Et à force de coups, ployait son bouclier./ Le Joueur de lyre :…………/…… »/ Ni épée ni bouclier ne défendent la langue/ Mais les chefs-d’œuvre ! » -
Si on comprend l’intérêt qu’a pu susciter tout au long du XXe siècle une telle conception de l’écriture poétique (« Je considère Norwid comme le meilleur poète du XIXe siècle (…). Meilleur que Baudelaire, meilleur que Wordsworth, meilleur que Goethe », écrit Joseph Brodsky), on reste cependant rêveur devant la force d’âme et l’extraordinaire abnégation dont dut faire preuve Norwid au long d’une vie pour le moins difficile.
Né en 1821, comme Baudelaire et Flaubert, dans une famille aisée, il perd sa mère à 4 ans et son père (qui était en prison pour dette) à 14. Recueilli par sa famille maternelle, il gagne Varsovie où, parallèlement à des études artistiques poussées, il fait ses débuts de poète dans les salons et les revues, dès 1840. Ce sera le seul moment où il sera un peu reconnu. De 1842 à 1846, il voyage en Europe occidentale avant de se retrouver contraint à l’exil politique, à Paris. Refusant l’étroitesse du ghetto polonais émigré, et rapidement sans ressource, il part pour les États-Unis… pays qui s’avérera finalement encore moins bienveillant que cette « vieille folle d’Europe ». À la fin de 1854, il s’installe donc définitivement à Paris tout en rêvant d’un impossible voyage en Chine. Après la guerre de 1870 et la Commune, malade, souvent à la rue et affamé, il finira par trouver refuge dans un hospice où il séjournera jusqu’à sa mort. Trente ans de vie de naufragé, sans possibilité de publier. Trente années où il connaîtra toutes les misères sauf une : douter de lui et de Dieu.
Sa poésie reflète son indépendance d’esprit et ses luttes contre tous les aveuglements et tous les égoïsmes nationaux. Âme ardente et pure, il est persuadé que toute fin porte en soi un nouveau commencement. Amoureux déclaré de la Vérité, et partisan de la sincérité absolue, il refuse cependant tous les épanchements sentimentaux, utilisant l’ironie et l’auto-ironie pour concilier ses contradictions.
Maniant le paradoxe, jouant du silence et de la complémentarité des opposés, la pensée de Norwid fait de la parole poétique le moyen d’approche d’un ordre transcendant le chaos, la mort et le désespoir. Une sorte d’effort sans fin vers l’absolu d’une autre vérité. « La vérité : on l’approche sans cesser de l’attendre ! » Un poète inclassable, visionnaire et mystique, en quête de cette sagesse qui fait tant défaut à l’homme aujourd’hui.

Vade-mecum
Cyprian Norwid
Traduit du polonais
par Christophe Jezewski et alii
(avec 34 illustrations
de l’auteur)
Éditions Noir sur Blanc
360 pages, 24

Le naufragé céleste Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°57 , octobre 2004.
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