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Domaine français Retournements

novembre 2004 | Le Matricule des Anges n°58 | par Lucie Clair

Une ballade truculente et exacerbée en référence à Stendhal, Proust et Shakespeare ou comment s’engage la bataille jubilatoire et amoureuse du livre impossible.

D’emblée le livre est dédoublé deux commencements se proposent, cohabitent, ne parviennent pas à s’exclure l’un l’autre et cette entrée en matière nous embarque au sein des gémellités dupliquées comme autant de perspectives d’une vie en miroir ou en tiroirs qui se vident. Tours promises n’est ni un roman, ni un récit autobiographique, ni une ode onirique et poétique, mais tout cela à la fois, sans fil apparent, détourné des chemins habituels qu’emprunte « comme d’habitude » le lecteur. Ce comme d’habitude, « Kom Dabitude. J’écoute le truc de la formule magique. Ce n’est pas clair ce que c’est comme comme. Et ce d’, qu’est-ce ? » que l’auteur fait voler en éclat en un chapitre émouvant est celui auquel nous ne cessons de croire, en pèlerin du « Café de la Foi Aveugle » dans lequel il fait si bon déguster une madeleine à New York ou ailleurs, au gré de ce que l’on veut bien voir de la réalité au moment où on la regarde. Ce qui se voit et ce qui aveugle, ce qui est vrai et ce qui s’invente, la réalité et la fiction, ces deux mondes (moi et l’autre), ne cessent de se défier, s’entrecroiser, lignes parallèles dont les rencontres improbables sont autant de sources de mystère, d’enchantement : « Il y a deux mondes pensais-je. Nous ne savons jamais très bien lequel est posé sur l’autre, lequel est lové dans l’autre, si nous sommes dans l’un qui est dans l’autre, si nous passons de l’un dans l’autre, lequel, si nous sommes dans l’un pensant être dans l’autre ou si nous sommes dans l’un et dans l’autre. » Ainsi de l’aimé en filigrane de chaque page l’on voudrait, pour rendre justice à la langue d’Hélène Cixous, plutôt parler de feuille et des nervures qui la sillonnent, tant ce texte est végétal parfois, composé de tourbe et de senteurs. Ainsi aussi du frère, dit « monfrère », personnage pilier des œuvres passées, le double indispensable de la narratrice, qui décide, dans un retournement de situation, de disparaître et laisse les récits à venir libres de sa présence « très populaire ». Ainsi de la réalité crue des jours, des gestes de Selma (prénom de la mère recomposée) qui se déposent comme autant de décalco-manies d’une enfant de toujours dans les livres en gestation et déjà en marche : « … depuis qu’elle m’est devenue Selma et qu’à tout moment je puis entendre sa voix dans l’escalier enregistrée par le livre, depuis que, lorsqu’elle met une nappe orange sur la table en mémoire de l’amie décédée il y a vingt ans, cet instant, qui m’ennuie car je ne songe qu’à m’en aller écrire, est filmé sur le vif par la caméra du livre, depuis que je suis passée de ma mère à Selma à la seconde, non seulement mes agacements retombent à peine dressés, mais étant au cinéma de la vérité tout m’enchante, je feuillette la vie avec la magnanimité que l’écriture injecte dans les veines de l’écrivant. »
À « monfrère » il faudra un remplaçant, et le livre emboîte le même élan : « J’écris un livre sur le remplacement. C’est maintenant que je mesure l’immensité rusée du sujet. » Ce sera donc le « semifrère » qui se substituera, compagnon des promenades en terre de vitalité littéraire, ange exhumé des cavernes d’un Je trop seul. Hélène Cixous l’entraîne avec elle à chaque mot, mot dit ou « maudit », d’une tour à l’autre, de celle de Montaigne aux Twin Towers de Manhattan, en perpétuel aller-retour, avant et après le 11 septembre, les temps mêlés laissent ressentir à quel point l’instant se dérobe. Tours promises plutôt que terre promise, pour l’évocation irrésistible d’une terre en élévation, basculée à la verticale d’elle-même, une terre sur laquelle l’on n’aurait plus pied, une terre mur contre laquelle on se cogne et là encore la métaphore de l’écriture est le sillon. « Chacune de ces tours est un livre idéal avec 1) un for intérieur à deux mondes… ; 2) des fenêtres portant à l’infini sur la planète. » Terre immature, encore en magma, car ces tours sont aussi celles de la Bibliothèque Nationale à laquelle l’auteur a accepté de léguer ses livres, ses notes, ses carnets toute sa vie son intimité acte précoce, forcément prématuré. Dépossession des écrits et du passé qui se matérialise par des piles de caisses entreposées, ironiques, provocatrices, dans la maison, écheveau attendant d’être tiré un jour par l’autre, cet inconnu. Des possessions qui s’éveillent en retour, les monstres et les cauchemars suintent de ces pages refoulées excavées.
Comme un garde-fou contre le basculement dû à la tournure que prennent les événements, malgré soi, et les tours qu’ils nous jouent, Hélène Cixous porte en elle son « Livre-que-je-n’écris-pas », qui n’est ni celui-ci ni aucun autre que vous lirez, mais ne cesse de les parcourir à l’instar d’une source souterraine.

Tours promises
Hélène Cixous
Galilée
256 pages, 26

Retournements Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°58 , novembre 2004.
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