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Domaine étranger À fleur de papier

janvier 2005 | Le Matricule des Anges n°59 | par Richard Blin

Du système du crayon à l’écriture micrographiée, Robert Walser (1878-1956) avait mis au point un procédé de fabrique du texte. Visite guidée.

L' Écriture miniature

Robert Walser aura toujours habité le présent comme s’il vivait dans un rêve éveillé. De métiers subalternes en innombrables déménagements, il semble avoir vécu au jour le jour, prisonnier d’une identité assez floue et comme dépossédé de lui-même. Mais sous cette apparence (qui le conduira, dès 1929, en asile psychiatrique, sous prétexte de schizophrénie) se cachaient un orgueil très particulier et un désir d’effacement dont témoignent les microgrammes, ces textes écrits au crayon, dans une écriture si miniaturisée qu’on a longtemps cru qu’il s’agissait d’un langage codé, et qui ont nécessité vingt ans de travail pour être totalement déchiffré.
Des 526 microgrammes qui sont parvenus jusqu’à nous, L’Écriture miniature en présente six, datant des années 1927-1930, reproduits grandeur nature et transcrits par B. Echte. Présentés par W. Morlang, l’un des déchiffreurs, et par Peter Utz, l’auteur de Robert Walser : danser dans les marges (Zoé, 2001), ces microgrammes nous font pénétrer dans le secret de la fabrique de Walser. Sujet tabou du vivant de leur auteur personne n’en devina jamais l’existence, ils doivent leur origine à la solution qu’avait trouvée l’écrivain suisse pour sortir d’une crise qui l’empêchait quasiment d’écrire. « Je découvris un jour que cela me rendait nerveux, de commencer par la plume d’acier, et pour me rassurer, je me mis à me servir du crayon, ce qui certes représentait un détour, une peine supplémentaire. (…) Chaque fois, un sourire de satisfaction naissait dans mon âme (…). Entre autres, il me semblait que je pouvais travailler au crayon de manière plus rêveuse, plus calme, plus lente, plus contemplative, je croyais pouvoir guérir, littéralement, grâce à la méthode de travail que j’ai décrite ». Ce que Walser passe sous silence, c’est la miniaturisation, l’extrême resserrement des limites qu’il s’impose. Il ne dit rien non plus des supports qu’il choisit. Qu’il s’agisse d’un carton d’invitation, d’un feuillet de calendrier ou d’un morceau de papier d’emballage, c’est au revers de la « chose » publique qu’il écrit, qu’il déploie son Territoire du crayon (Zoé, 2003, cf. Lmda N°44). C’est que, par-delà leur étrange et palpable beauté plastique, par-delà cette écriture myope donnant à voir la broderie de ses volutes autour d’un sens inapparent, le territoire du crayon est le seul domaine où Robert Walser peut exercer une souveraineté. À l’insu de tous, tel Gulliver chez les lilliputiens, il est le roi et le maître à danser. Royauté d’autant plus émouvante que ces microgrammes étaient provisoires, matière première dans laquelle « notre roi » sélectionnait ce qui lui semblait digne d’être mis au propre, c’est-à-dire calligraphié de son impeccable écriture de commis copiste.
Car ces petites proses étaient destinées à divers journaux et revues. Des textes qui parlent de tout et de rien, où le propos est lié à l’humeur, aux impressions et aux sentiments qu’éveillent un propos entendu, une lettre reçue, un regard croisé. Walser écoute, ouvre les yeux, accueille ce qui entre par sa fenêtre ou lui vient à l’esprit. Sous le prétexte de raconter des histoires (« Si ceux qui ont résolu de m’accorder leur estimable attention le veulent bien, je vais raconter une histoire dans laquelle figure un homme du type maître-et-seigneur, qui semblait avoir donné pour but à sa vie de traiter sa femme, et cela, sans autre raison que parce qu’elle était extrêmement jolie et que sa beauté l’agaçait, comme un chiffon, ou plus précisément comme un crachoir… »), Walser peut dire ce qu’il pense de la comédie sociale. Car derrière à sa façon d’écrire comme s’il se promenait en modifiant son allure, en empruntant des chemins de traverse, en faisant des haltes, il trouve toujours le moyen de faire part de son sentiment sur le monde tel qu’il va. « L’Europe dans son ensemble ressemble peut-être beaucoup, aujourd’hui, à une nursery où une gentille maman inquiète passerait son visage très affectueux par la porte et demanderait : « Que font donc mes enfants ? Sont-ils toujours bien sages ? » Je le crois, je l’espère, et le présume à chaque instant ». Écrite en 1927, cette phrase résonne d’une étrange actualité…
Petits faits, petites choses, qui correspondent parfaitement à leur auteur, à son singulier sens du décalage et du décentrement. On dérive, on joue du paradoxe, on passe du temps qu’il fait à la psychologie du fouet… Ainsi va l’écriture de Walser, fluide et musicale, mêlant la pirouette à l’ellipse. Si Robert Musil a loué sa fascination chatoyante, elle vaut aussi pour son humour, son extravagance, sa cocasserie. « Chaque jour, la jolie femme du poète allait en ville, mettant à contribution ses mignons petits pieds qui avaient l’air pleins de drôlerie et de sourires ».
Trop subtile, trop magnifique de désinvolture enjouée, de dérision dansante, autrement dit, trop innovatrice, la prose de Walser restera aussi incomprise que ses romans. Et quand, en 1933, il sera transféré, pour des histoires de famille, à l’hôpital d’Herisau, il cessera d’écrire. Pendant vingt-quatre ans, il sera occupé à coller des sacs en papier, à trier des légumes secs ou à cordeler des ficelles. Dans son temps libre, il lit, fume et va régulièrement se promener. Le jour de Noël 1956, il ne rentrera pas de sa promenade. On le retrouvera mort, dans la neige, une main sur le cœur.

L’Écriture miniature
Robert Walser
Traduit de l’allemand
par Marion Graf
Éditions Zoé
96 pages, 29

À fleur de papier Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°59 , janvier 2005.
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