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Courrier du lecteur Récit des songes

février 2005 | Le Matricule des Anges n°60 | par Xavier Person

Le rêve d’une œuvre est-il supérieur ou égal à sa réalité ? Du complexe de castration en littérature.

Les Unités perdues

Vous n’avez pas vraiment écrit ce livre, cher Henri Lefebvre, et il faudrait que je vous écrive ? Vous établissez dans ce livre une simple liste de livres, de peintures, d’œuvres diverses, d’objets qui, soit n’ont jamais existé qu’à l’état de projets, soit ont bien existé mais furent détruits, effacés, d’une manière ou d’une autre toujours perdus. Vous nous donnez à lire une « litanie des manques », une énumération de ce que nous ne pourrons jamais voir, lire ou entendre, vous ne nous désignez que des disparitions. Un peu comme Marcel Duchamp qui proposait le moulage d’un sexe de femme, donnant corps à sa béance, vous prenez l’empreinte de ce qui n’est plus qu’en son absence, en négatif ou en creux. Du Marcel en question, il est d’ailleurs question à plusieurs reprises dans vos Unités perdues, notamment, il n’y a pas de hasard, à propos d’un de ses films, en 1921, lors duquel « Man Ray est appelé à raser les poils pubiens de la très excentrique baronne Elsa von Freytag-Loringhoven », mais qui fut détruit au cours de son développement. Qu’est-ce à dire ? Ce qui manque à la baronne devient ce qui manque à l’art, ce qui manque à être objet d’art tournerait autour de ce que la baronne, ne l’ayant pas en propre, pourrait bien vouloir emprunter à celui qui en revendique la possession ? Montrer ce qui disparaît revient-il à désigner l’endroit de la castration ? Préférer l’absence de l’œuvre à sa réalisation, l’empreinte du vide à la poussée du plein, reviendrait-il à se placer, pour l’auteur, sous la coupe castratrice d’une mère toute-puissante ? « Manquent au Journal de Jules Renard les passages supprimés par sa femme ; manquent à La Volonté de puissance de Nietzsche les passages supprimés par sa sœur », écrivez-vous comme pour, d’avance, répondre à la question (cf. aussi, autres exemples, la chevelure de Pierre Guyotat, la tête coupée du cadavre de Goya, une virgule dans un texte de Pierre Oster, la parole coupée de Ravachol par la guillotine, etc.)
L’effacement du produit fini ou son échec à advenir, en son immatérialité, manière de faire sa part au manque, de lui payer son dû ? De fait, semblez-vous vouloir nous dire à la suite d’un Enrique Vila-Matas dans son Bartleby et compagnie (Christian Bourgois, 2002), la beauté de la littérature résiderait autant dans ses possibilités que dans ses réalisations, le seul processus, en lui-même, recèlerait des promesses dont l’œuvre achevée pourrait trahir le potentiel de rêve. Beauté du mutisme ? Joie de l’échec ? Bégaiements bartlebiens à répétition ? Joseph Beuys avait sans doute raison de considérer le silence de Marcel Duchamp comme un peu surestimé. Les béatitudes mystico-poétiques ne rôdent jamais très loin des délectations négatives. Mais heureusement, votre énumération ne manque pas d’humour. Une rythmique se trouve, dans le battement de la liste, qui pour égrener du néant n’en produit pas moins, au passage, des échos dont la propagation fait à vos Unités perdues une matière joyeuse. En tant que telle poétique, l’énumération désamorce toute poétisation.
Cervantès, selon vous, « disait de lui-même qu’il fallait aussi l’admirer pour ce qu’il n’a pas écrit. » Ce que vous n’avez pas écrit dit peut-être ici beaucoup plus de vous-même que ce que vous en auriez pu écrire. La lecture peu à peu se fait déchiffrement. Une partie de cache-cache s’engage, ou de colin-maillard. Des indices ici ou là finissent par raconter une histoire. Vous citez Victor Serge : « Nous sommes tous sans noms. Inachevés ». Vous évoquez la noyée de la Seine, qui inspira Rilke, Supervielle et Aragon, dont le nom nous demeure inconnu. Vous citez les morts anonymes d’un Villon ou d’un Lenz. Comment, jusqu’au bout, faire corps avec son nom, semblez-vous demander. Comment faire que le réel coïncide avec les mots, comment produire une œuvre qui prenne en charge le vivant sans l’annuler, comment sortir de l’anonymat sans trahir ce qui peut-être en nous n’a pas de nom ? Comment écrire un livre sans l’écrire, sans faire de la littérature ? Comment vous échapper à la fin du livre sans vous être laissé enfermer dans une identité ? Comment vous écrire, cher Henri Lefebvre, si ni vous ni moi n’avons de noms ? Comment vous lire si vous n’écrivez pas ? Comment faire si tout se défait ? Comment et pourquoi écrire si rien ne reste à la fin ? Pourquoi, au contraire, ne pas écrire, puisque tout finira pas être effacé ?
Vous citez House, une œuvre de Rachel Whiteread, empreinte en béton d’un habitat londonien, qui fut présentée huit mois sur l’emplacement de l’immeuble original détruit, avant d’être démoli à son tour (on comprend à d’autres citations qu’avec le neuvième mois commencent les problèmes…). Cela peut être très beau un moulage du vide, surtout à l’instant de son explosion, non ? Ce n’est pas un peu ça, la bonne littérature ?

Les Unités perdues de Henri Lefebvre, Éditions Virgile, 90 pages, 12

Récit des songes Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°60 , février 2005.
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