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Domaine étranger Un espion en Angleterre

juin 2005 | Le Matricule des Anges n°64 | par Thierry Guinhut

Le dernier volet de l’autobiographie d’Élias Canetti (1905-1994) s’apparente à un pénétrant défilé de « caractères » où se mêlent tendresse et sens critique.

Les Années anglaises

Les aficionados de l’Européen Élias Canetti resteront peut-être sur leur faim en abordant le dernier volet tant attendu de son autobiographie. Depuis La Langue sauvée où le premier souvenir d’enfance était la menace de se voir couper la langue, il semble là que la mort lui ait mangé une partie de la langue. Car nous lisons ici un inachevé, encore fragmentaire, rassemblé et ordonné à l’instigation de sa fille, après la mort de l’écrivain, en 1994. Cependant, ce quatrième volet, après Le Flambeau dans l’oreille et Jeux de regards, n’en rassemble pas moins la parole, l’écoute et la vision pour balayer avec sagacité, après la riche scène viennoise, ses Années anglaises.
Le troisième volet de ce roman de formation se fermait sur la montée des périls autour de l’Autriche et sur la mort de la mère à Paris. Juif d’origine séfarade, il doit s’exiler en Angleterre à partir de 1939. Reconnaissant de cette hospitalité, il n’en perd pas pour autant son sens critique devant une société qu’il admire pour son héroïsme réservé et dont il dissèque néanmoins sans indulgence les mœurs exotiques. Car la plume de Canetti est aussi acérée que son regard. Parfois acide. C’est ainsi que le grand poète, le dramaturge assis, l’éditeur incontesté, le prix Nobel (bien avant Canetti) Thomas Stearn Eliot lui-même n’échappe pas à sa griffe. Sous le vernis des convenances anglaises, il détecte infailliblement les fausses valeurs. Sûrement est-il injuste lorsqu’il ne reconnaît pas la nouveauté et la beauté des poèmes de La Terre vaine et des Quatre quatuors, mais les masques de l’establishment l’insupportent à juste titre. Sans compter la propension du maître à exploiter son pouvoir, à faire de l’argent… Peut-être également Canetti est-il meurtri de la méconnaissance de ses hôtes envers son grand roman Autodafé, des « humiliations subies »… Mais pas d’acrimonie : « On peut considérer cela comme une initiation à l’art de la sociabilité ». Et malgré une stérile amoureuse aventure avec elle, il ne manque pas de déboulonner la romancière philosophe « servile » et « scolaire » Iris Murdoch…
La galerie de portraits n’assèche pas ses modèles, personnalités célèbres ou petites gens. Même sa frêle logeuse qui tient la guerre pour irréelle, se voit affublée d’une personnalité énergique lorsqu’elle apostrophe les buveurs à la porte des pubs « afin de les mettre en garde contre l’exemple qu’ils donnaient ». Son mari est un pasteur qui passa de secte en secte et avec qui Canetti doit « faire du Hölderlin ». Un « balayeur de rues » est un maître en conversation. Une « prophétesse » visite les maisons et sans le vouloir, initie notre narrateur à la poésie de Blake. Mais ce sont les « glaciales » réceptions londoniennes qui le mettent au contact de toute une intelligentsia. La modestie ambiante cache cet orgueil anglais qui « devient véritablement un art » et une étonnante brochette de « préjugés victoriens », même en présence d’un être aussi supérieur que le philosophe au rire de « satyre » Bertrand Russell. Il côtoie des aristocrates excentriques, ornithologue ou passionné de rhododendrons, de revenants…
Écrite cinquante ans après les faits, cette chronique d’une époque cruciale, pendant qu’il s’attelle, sous les bombes du Blitz, à son œuvre maîtresse de philosophie politique, l’essai Masse et puissance, est en fait un pénétrant défilé de « caractères ». Comme lorsque dans Le Témoin auriculaire, Canetti croquait cinquante personnalités à la façon d’un La Bruyère contemporain, depuis « la cousine cosmique » jusqu’au « papyromane », en passant par « le frétille-au-malheur ». Lors de ces Années anglaises, il confirme : « j’ai toujours été un espion, un espion à l’affût de tous les modes de jeux pratiqués par les hommes ». L’incessant échange entre un exceptionnel don d’observation et une omnivore curiosité culturelle fait tout le prix de cette vie changée pour nous en écriture.

Thierry Guinhut

Les Années anglaises
Élias Canetti,
Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss
Albin Michel, 360 pages, 21,50

Un espion en Angleterre Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°64 , juin 2005.