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Domaine français Misère féconde

septembre 2005 | Le Matricule des Anges n°66 | par Jean Laurenti

La quête de ses origines amène un écrivain à écrire sur sa mère. Thierry Hesse questionne l’acte même de la création littéraire, soumise au risque de la vanité.

Jura est un livre dont l’objet ne se laisse pas aisément saisir. À plusieurs reprises, il échappe au lecteur pressé, trop vite convaincu d’avoir pris le bon sillage et de pouvoir le suivre sans effort. Ce roman paraît deux ans après Le Cimetière américain, premier livre très réussi de Thierry Hesse, une plongée dans la noirceur et la désespérance d’un monde détruit, les Vosges industrielles à l’abandon.
Dans Jura, ce sont les territoires de la mémoire qui sont explorés par Sam, un écrivain qui touche à la quarantaine et qui, au moment où sa fille allait naître, a vu poindre la question fatidique de sa propre origine : « Comment a commencé ma vie ? » Comme tout ce qui arrive dans le courant du récit, cette interrogation survient, portée par autre chose : savoir quoi faire de soi et son impuissance durant l’accouchement annoncé comme « difficile ». Jura est porté par des déplacements, des glissements qui s’opèrent constamment dans la narration. Ils ont une fonction de transition entre les différentes strates de l’existence du personnage. Ils sont aussi l’architecture mouvante du livre qui s’organise au gré d’allées et venues dans le passé, d’anticipations vers le futur immédiat, de rapprochements inattendus entre les faits.
Dans la salle d’accouchement, l’anesthésiste manipule devant les cuisses de Naty, la femme de Sam, un instrument qui rappelle un « pistolet à clous ». Dans l’esprit de Sam, le médecin devient alors le magasinier de la quincaillerie où, enfant, il allait chercher du matériel pour son père. On découvrira plus tard que ce père s’exilait régulièrement dans son atelier, un « terrier » creusé sous la maison familiale, pour s’y livrer à d’obscures opérations de bricolage. Et peut-être aussi pour rester au plus près d’une terre qu’il avait refusé de cultiver malgré l’injonction paternelle.
Chassé de la salle d’accouchement jugée trop exiguë, Sam est privé des possibles réponses qu’il croyait pouvoir obtenir sur le mystère de ses origines. Il arpente alors les couloirs déserts de l’hôpital perçu comme un labyrinthe, à la recherche d’ « un centre ou un noyau d’où il pouvait penser que plusieurs événements qui s’étaient déroulés dans sa vie, qui pour lui avaient été substantiels, décisifs, à coup sûr provenaient. » Ce sont ces mêmes couloirs, où il guette les bruits étranges d’appareillages, les gémissements des malades, qu’il parcourra de nouveau lorsqu’il rendra visite à sa mère atteinte par un cancer mortel.
Il s’agit donc de retrouver une trace tangible de la mère disparue, seule capable peut-être de répondre au questionnement initial, de « coïncider enfin avec (soi)-même ».
Thierry Hesse inscrit progressivement le personnage de la mère. D’abord dans les signes de son absence, à travers la solitude du veuf. Ensuite dans ceux de la joie de vivre, de la féminité, du bonheur qu’on devine brièvement gagné sur la surface étale d’une vie morne : c’est ainsi qu’Esther apparaît, sur des clichés de vacances vieux de quarante ans. Des photos qui seront le point de départ du projet d’écriture de Sam et dont l’aboutissement aura pour titre Jura. Enfin, c’est dans son lit de douleur, à l’hôpital, que la mère fera sa dernière apparition.
Jura n’est pas un livre optimiste. Explorant quelques-unes des ressources de la littérature, il ne peut que constater son impuissance à répondre aux questions cruciales qui se posent aux vivants. Les grands livres ont la mort pour horizon et ils n’aident pas à survivre. Les beaux livres qu’on offre aux mères ne les empêchent pas de mourir. « C’est qu’il existe dans la vie un poison bien plus violent que la littérature, un poison que la vie inocule à la littérature et contre quoi elle reste sans défense. »
Un poison qui fait perdre aux écrivains leur foi dans la littérature, incapable de rien sauver. Mais écrire sur cette malédiction, fût-ce « contre son camp », c’est encore et toujours écrire.

Jean Laurenti

Jura
Thierry Hesse
Champ Vallon, 235 pages, 17

Misère féconde Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°66 , septembre 2005.