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Intemporels L’impossible retour

septembre 2005 | Le Matricule des Anges n°66 | par Didier Garcia

Sans fioritures, Ferenc Karinthy présente l’odyssée de Budaï dans une ville où il ne peut communiquer. Un roman oppressant.

Au départ, une situation plutôt courante : dans l’avion qui l’emporte à Helsinki, où il doit prononcer une conférence, Budaï s’endort ; l’appareil se pose, et un autobus véhicule l’éminent linguiste jusqu’à un hôtel du centre ville…
Tout irait pour le mieux si Budaï se trouvait bel et bien à Helsinski. À l’évidence, il n’en est rien : non seulement il n’a pas atterri dans la capitale finlandaise, mais il ignore surtout où il peut être. Dans cet hôtel, on ne parle aucune des douze langues qu’il connaît. Au téléphone, des voix lui répondent des « ébébé, pépépé, étyétyé ou quelque chose comme ça ». En quelques minutes, le voici donc coupé de l’extérieur, incapable de communiquer avec ceux qui l’entourent ou ceux qu’il a quittés. On le conçoit sans peine, Budaï n’a rien de plus pressant que de rejoindre l’aéroport, et mettre au plus vite un terme à ce qu’il imagine être une mésaventure de courte durée.
Il part ainsi à la découverte d’une ville immense, dont la moindre artère est envahie par une foule compacte de voitures et de piétons, foule au sein de laquelle il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin. Chaque démarche à accomplir le renvoie à une interminable file d’attente (pour obtenir de quoi se nourrir, « la procédure complète exige environ une heure et demie »).
De retour dans sa chambre, où il se croit provisoirement installé (alors qu’elle va devenir sa cellule), Budaï s’en remet à sa faculté de raisonner, traitant de manière scientifique la situation absurde dans laquelle le destin l’a plongé, examinant par exemple l’alphabet de cette langue riche d’au moins deux cents signes. Le lecteur, quant à lui, se demande déjà quel hasard romanesque va le sortir de là, car chaque jour ses préoccupations sont les mêmes : récupérer son passeport à la réception, et retrouver l’aéroport et chaque jour il échoue.
Heureusement pour lui, Budaï n’est pas homme à renoncer. Sa résistance est forcenée. Dès qu’il croit tenir une piste, il la suit, avec cette rigueur méthodique dont il ne se départira jamais. Un jour, il décide de se faire arrêter par la police, dans le seul but d’obtenir un interprète pour l’interrogatoire. En pure perte : après une nuit de réclusion dans une cellule surchauffée, Budaï retrouve la rue, redevient le prisonnier de la chambre 921.
Au fil des jours, l’inquiétude grandit : se trouve-t-il encore seulement sur la Terre ? Son exploration confine alors à l’acharnement. S’il se repère sans trop de mal dans cette ville tentaculaire dont il ne perçoit pas les limites, il ne parvient toujours pas à débusquer le moindre rail (sinon celui du métro), et encore moins l’aéroport où son avion s’est pourtant bien posé. Mais il réussit quand même à créer un lien solide avec la liftière de l’hôtel : Épépé, c’est-à-dire tour à tour Dédé, Édédé, Diédiédié, Tété, Bébé, Vévé, son prénom changeant au gré des prononciations. Grâce à elle, Budaï reprend le dessus, s’empare de quelques mots usuels, remportant ainsi de fragiles victoires.
Deux événements viennent aussitôt contrarier sa progression : il tombe amoureux de cette jeune femme, avec laquelle il passe une nuit pleine de violence, et sa réserve d’argent s’épuise après deux semaines de séjour forcé, il n’a plus de quoi régler sa note. Le lendemain, lorsqu’il rentre à l’hôtel, sa chambre est occupée par une famille, et ses affaires ont disparu. Le voici donc à la rue, sans argent, sans papier, vagabond courant de déchéance en déchéance. Il participe encore à une manifestation gigantesque, qui pourrait bien avoir hérité de l’Histoire (notamment la répression soviétique lors de l’insurrection hongroise de l’hiver 1956), puis découvre un ruisseau, ce qu’il cherchait en vain depuis son arrivée, car un ruisseau, tôt ou tard, cela fait une rivière, et une rivière coule forcément vers la mer, où il trouvera un bateau susceptible de le ramener chez lui, ou de l’accompagner vers cette Ultima Thulé où chaque homme doit échouer, terminus de sa propre vie…
Dans ce roman publié en 1970 et que l’on aura tôt fait de ranger aux côtés de ceux de Kafka, Beckett et Philip K. Dick, le romancier hongrois (1921-1992), qui fut aussi un grand joueur de water-polo et le fils de l’écrivain Frigyes Karinthy, ne laisse aucun répit à son lecteur, sinon durant les quelques lignes qui mènent Budaï de l’aéroport à l’hôtel. Ensuite, le lecteur lui aussi mène l’enquête : qu’incarne cette ville exactement ? quelle piste explorerait-il pour sa part ? ne s’agit-il pas tout simplement d’une vision caricaturale de ce qu’est toute vie humaine, condamnée à l’incommunicable et à la réclusion ? On peut se perdre en conjectures, même si ce récit, vif, dépouillé de tout ornement, ne laisse guère le temps de penser. Toujours est-il que lorsque Budaï déniche ce mince filet d’eau, on est presque soulagé de le quitter, là, sur ce nouvel espoir, et de revenir dans ce monde qui, tout bien considéré, paraît quand même plus respirable.

Épépé
Ferenc Karinthy
Traduit du hongrois
par Judith et Pierre
Karinthy
Denoël
282 pages, 20

L’impossible retour Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°66 , septembre 2005.