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Domaine français Lâcheté ordinaire

février 2006 | Le Matricule des Anges n°70 | par Lucie Clair

Quand la peur est si forte qu’elle ne connaît d’autre issue que de céder aux marchands de bonheur. Un texte subtil et convaincant de Dominique Kopp.

L' Ordre des choses

Perpétuer la lignée, fournir des bras à la ferme, et garantir l’inviolabilité de la cuisine, tel est L’Ordre des choses selon la Mère, qui se plaît dans son rôle de régente, attendant la belle-fille hypothétique soumise par le labeur, et juste un peu moins talentueuse qu’elle ne l’est qui pourra recevoir le cahier de recettes ancestral. Puiser sa force au creux de la chaleur d’un corps, éradiquer la solitude qui ronge, trouver l’alliée, même silencieuse, pour faire front face à la toute puissance de la génitrice, oublier sa propre faiblesse par la grâce d’une créature plus faible encore que lui, tel est le rêve de Raymond, fils unique, perdu au creux d’une vallée d’où les filles s’échappent pour courir vers les villes. Le Père « l’avait laissé en rade », une nuit où il ne se réveilla pas, disparition trop discrète, à l’unisson de la lente dissolution des terres sous l’uniformisation des cultures coopératives. Il faudrait abandonner le pressoir, déraciner les vignes, trouver femme à marier. Face aux changements qui le convoquent, Raymond cherche sa mesure, ne trouve que sa lâcheté. Aucune fille ne trouve grâce aux yeux de la Mère, il ne sait en aborder aucune. Alors il « choisit d’en acheter une à l’étranger, une d’ailleurs ». Des catalogues circulent dans les campagnes, des femmes blondes, « aux épaules larges et dorées » de paysanne. Il s’arrête « sur le visage ovale, sur le regard surpris, sans doute ébloui par le flash, sur les lèvres entrouvertes, sur les cheveux relâchés. Peu à peu, sans qu’il y prenne garde, il s’imagine héros de cette femme. Il sera son sauveur après les épreuves qu’elle aura nécessairement traversées, il sera celui qui lui fera oublier un passé de misère. » L’affaire se fait, en deux temps, en secret. Au moment où un dernier paquet de billets transite vers les mains du passeur, il est trop tard, il ne peut que constater la présence de l’enfant. « Une femme, il attendait une femme. Qu’il imaginait reconnaissante, qu’il imaginait loyale. Pas une famille. Un instant il a envisagé de repartir seul, de les abandonner là. Mais d’une voix hésitante, elle a murmuré son nom. Il s’est dit je l’ai payée, elle est à moi. Alors il les a ramenés. » La jeune femme exilée et son petit garçon, fuyant la guerre, la misère, la noirceur des villes englouties de nuages charbonneux et le drame initial de leur départ s’inscriront, fatalement, en contrepoint des désirs obscurs de la ferme française.
Dans un récit aux fragments emboîtés, bribes de mémoires et scènes muettes, la langue cinématographique et teintée de nostalgie de Dominique Kopp tourne autour des témoins et protagonistes comme une caméra. Par sa seule présence en ces points de vue différents, en des pôles magnétiques, de vécus, de pensées, d’idées, elle rend la complexité et la densité de chaque parcours dans sa plénitude sans jamais perdre en simplicité. Premier roman ouvragé, malgré son apparente sobriété, d’une femme qui exerce en tant qu’orthophoniste depuis plus de vingt-cinq ans dans la banlieue parisienne, et qui a déjà publié deux albums jeunesse car pour elle, la lecture reste un « outil privilégié de transmission » L’Ordre des choses saura transmettre aussi l’humanité qui le fonde, et alerter avec une juste sensibilité sur les trafics de cet esclavagisme déguisé de notre temps. Sans jamais sombrer dans l’indignation, elle nous permet d’apercevoir l’ampleur des ressorts qui favorisent aujourd’hui ces ventes de femmes en danger dans leur pays, marchés où la rencontre du désarroi et de l’avidité, derrière les promesses fantasmatiques d’une vie à deux, enrichit les passeurs et autres trafiquants de chair, et transforment hommes et femmes en possédants et marchandises.
C’est aussi le premier roman français publié par les éditions canadiennes Les Allusifs, et l’on se dit tant mieux qu’il y ait eu un lieu en ce monde sensible à cette voix claire et élégante.

Lucie Clair

L’Ordre des choses
Dominique Kopp
Les Allusifs, 72 pages, 10

Lâcheté ordinaire Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°70 , février 2006.
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