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Domaine français Sans foi ni loi

février 2006 | Le Matricule des Anges n°70 | par Thierry Cecille

Mendiants et saltimbanques, prostituées et fonctionnaires, orgueilleux et fainéants, aristocratiques et humbles le monde d’Albert Cossery est une utopie vivante, entre burlesque et ironie.

Œuvres complètes 1

Œuvres complètes 2

Il peut sembler périlleux voire, ce qui serait pire, ridicule de se faire, en ces temps de chômage destructeur et de désaffiliation sociale forcée, l’apologiste d’un monde où refuser de travailler est l’apanage des plus dignes représentants de l’humanité ! Tel est pourtant le credo de Cossery et de ses personnages, revendiqué depuis plus de soixante-dix ans, et leitmotiv des récits que ces œuvres complètes nous permettent de (re)découvrir. Dès 1931, en effet, dans ses premières nouvelles (rassemblées dans Les Hommes oubliés de Dieu recueil que Camus recommandera à l’éditeur Charlot et qu’Henry Miller fera publier aux États-Unis), nous découvrons des hommes qui, dans les faubourgs misérables du Caire ou d’Alexandrie, dans des abris de fortune condamnés à la disparition ou aux terrasses de cafés à la clientèle hétéroclite, tentent de préserver une forme de liberté et de joie de vivre, face à l’absurdité du monde comme il va, à la méchanceté des puissants, à l’imposture de ceux qui sont incapables de percevoir la dérision qui les entoure et à laquelle ils ne peuvent que concourir. Les uns choisissent le haschich, d’autres la volupté, les plus étonnants la force d’inertie que leur procure une existence partagée entre les sommeils prolongés et les rêves éveillés. Les plus nobles pratiquent une forme de retrait du monde, de contemplation pleine d’humour : résistants « de façon miraculeuse », ils tentent de trouver « la beauté d’une vie singulière ».
Joëlle Losfeld nous offre donc ce premier recueil de nouvelles et les sept romans qui ont suivi (le dernier Les Couleurs de l’infamie parut en 1999 Cossery, né en 1913, vit, depuis 1945, dans des hôtels de Saint-Germain-des-Prés), déployant sous nos yeux cet univers grotesque et émouvant, toujours surprenant mais dont l’exotisme, judicieusement dosé, n’empêche pas la dimension universelle et symbolique. On peut bien sûr préférer certaines œuvres et juger que quelques-unes sont plus faibles ainsi lorsque, dans Une ambition dans le désert, les dialogues, afin de formuler cette philosophie épicurienne et acerbe tout à la fois, l’emportent un peu trop souvent sur la narration. Le roman le plus célèbre, Mendiants et orgueilleux, nous guide sur la voie proprement miraculeuse et pour la plupart des hommes inaccessible qu’a délibérément choisie Gohar : intellectuel, ancien professeur d’université, il a décidé de se défaire de ces oripeaux sociaux (« enseigner la vie sans la vivre était le crime de l’ignorance la plus détestable ») et de rechercher, dans le dénuement total, l’ « émerveillement (…) devant l’absurde facilité de la vie ». Parmi les prostituées et les mendiants, à la recherche du seul luxe qu’il se permette encore, le haschich, il fait l’expérience de ce paradoxe : seuls ceux qui savent que « ce qu’il y a de plus futile en l’homme, c’est cette recherche de la dignité » peuvent s’enorgueillir d’une véritable noblesse. L’intrigue policière nous permet de rencontrer d’autres figures de cette société sordide et impitoyable (commissaire tyrannique souffrant de devoir dissimuler son amour des hommes, jeune fonctionnaire paresseux pourtant idéaliste, homme-tronc hiératique et ridicule à la fois) et la philosophie de Gohar s’en trouvera quelque peu modifiée : le monde n’est pas absurde, mais livré à la tyrannie, « Il n’y a pas de mystère. Il y a seulement des salauds. » Nous tenons La Violence et la dérision (1964) pour l’œuvre la plus riche et la plus accomplie de Cossery : si Mendiants et orgueilleux pouvait rappeler Crime et châtiment, c’est ici des Possédés que nous nous rapprochons. Le héros, Heykal que certains, d’ailleurs, appellent Prince est un Stavroguine de l’ironie, un souverain de la dérision : pour ridiculiser le « gouverneur », il prend la tête d’un complot burlesque, placardant à travers la ville des affiches qui proposent à la moquerie de tous des éloges dithyrambiques de ce père du peuple ! C’est qu’ « aucune violence ne viendra à bout de ce monde bouffon » et qu’un tyran ridiculisé vaut mieux qu’un tyran mort, puisque « c’est plus durable comme plaisir ». Heykal est bien le plus fascinant représentant de cette « race » à part que constituent les personnages de Cossery, « fiers et mélancoliques », doués de l’innocence enjouée des enfants et de la sagesse millénaire des opprimés.

Œuvres complètes T.I et II d’Albert Cossery, Éditions Joëlle Losfeld, 600 et 611 pages, 22,50 chacun

Sans foi ni loi Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°70 , février 2006.
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