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Zoom Murakami, l’enchanteur

mars 2006 | Le Matricule des Anges n°71 | par Thierry Guichard

L’écrivain japonais entraîne ses lecteurs dans une nouvelle fable aux mille facettes. Son univers merveilleux se lit avec une jubilation qui finit par piéger ses lecteurs. Dans quels limbes ?.

Kafka sur le rivage

Y aurait-il, venue du Japon, une esthétique novatrice de la fiction romanesque ou cinématographique ? À lire le nouveau roman d’Haruki Murakami, on ne peut s’empêcher de penser à l’univers de Hayao Miyazaki, le réalisateur du Voyage de Chihiro. Récit initiatique qui emprunte à la fable, au fantastique, voire à l’ésotérisme, Kafka sur le rivage raconte la fugue d’un jeune adolescent. Le voyage de Kafka prénom qu’il se donne Tamura sera autant géographique qu’intérieur. Le roman, comme l’art de Murakami, se déploie dans un univers autant réaliste (les lieux existent) qu’onirique (ici, il peut pleuvoir des maquereaux ou des sangsues, une forêt peut cacher un monde enfoui). Kafka Tamura fuit donc son père, un célèbre sculpteur avec lequel il ne s’entend pas depuis, probablement, que sa mère et sa sœur ont quitté aussi le foyer. Il part, sans savoir exactement pourquoi, jusqu’à Takamatsu où il trouvera refuge dans une bibliothèque privée dont la directrice, belle et mystérieuse, connut brièvement la gloire en chantant, des années auparavant, une chanson sentimentale au titre étrange : Kafka sur le rivage.
Dans un même temps, un homme, simple d’esprit, se voit appeler vers les mêmes lieux après qu’il a, pense-t-il, tué quelqu’un. Nakata est un analphabète qui a le pouvoir de parler aux chats de Tokyo. C’est un don qu’il a hérité, en même temps que de sa faiblesse d’esprit, lors de la Seconde Guerre mondiale. Il faisait partie d’un groupe d’élèves partis chercher des champignons en forêt et qui tous se sont évanouis pour des raisons restées mystérieuses. Cet événement nous vaut, dans le début du livre, une série de rapports de l’armée américaine. De tous les enfants évanouis au même instant, Nakata fut le seul à ne pas se réveiller quelques minutes plus tard… Au début du roman, Nakata, qui est maintenant un vieillard, tente de retrouver une chatte disparue. C’est un peu son gagne-pain. Sa recherche le conduit à un homme étrange et dangereux qui collectionne, dans un réfrigérateur, les têtes coupées des chats dont il a mangé le cœur. On ne peut pas en dire beaucoup plus : composé de quarante-neuf chapitres (sept fois sept, cela a-t-il un sens ?), le sixième livre traduit d’Haruki Murakami multiplie les surprises et les événements comme si l’écrivain cherchait à repousser la frontière de l’incrédulité en chacun de ses lecteurs, fort nombreux dans le monde.
La fable emprunte ici ses éléments à la fois à la mythologie grecque, plus particulièrement au destin œdipien dont Kafka a hérité, à la psychanalyse, au fantastique et à l’histoire littéraire. Chez Murakami, les mondes parallèles communiquent par le biais des rêves, comme si le songe était un moyen de transport des âmes.
Cette veine ésotérique s’appuie sur un sens aigu de la réalité : chambres d’hôtel, voitures, restaurants, stations-service, plantent un décor des plus banals. Dans cet univers banalisé, le surgissement du surnaturel semble comme digéré dans la masse des événements quotidiens : le réel et le mystérieux s’épousent.
Ce qui frappe dans l’écriture de Murakami, au-delà de son incroyable imagination, c’est la manière avec laquelle le récit semble surfer sur la surface des choses pour simplement nous révéler la profondeur du monde. Le lecteur, dès lors, s’affranchit de ses repères habituels, aidé en cela par des personnages qui accueillent, sous formes de seconds rôles, notre capacité à nous identifier. Pour eux aussi, les événements fabuleux qui surgissent dans la proximité de Kafka ou de Nakata sont proprement incroyables, mais, placés au premier rang, ils décident de faire fi de leur incrédulité et de croire en ce qu’ils voient, découvrent et ne comprennent pas. Murakami nous place alors, comme en suspens, dans cet entre-deux. On pourrait reprocher à l’auteur son ésotérisme bien pratique pour entraîner son lecteur au-delà de ce qu’il pouvait espérer trouver ici. Le style, dans la traduction de Corinne Atlan paraît presque terne, neutre, notamment dans quelques descriptions. Ce prosaïsme, toutefois, rend d’autant plus brillantes les métaphores : « Ma main ne sent rien d’autre que des branches, dures et tortueuses comme des cœurs de petits animaux torturés » (p. 91) ; ou à propos de la voix d’une femme « son ton sec me fait penser à un vieux pain oublié au fond d’un placard ». Dans sa fugue, Kafka Tamura rencontre un jeune bibliothécaire qui lui explique que « dans la vie, tout est métaphorique. Nous intégrons l’ironie de la vie grâce à un instrument appelé métaphore. » Cette idée, qui revient plusieurs fois, en même temps que se multiplient les références littéraires, donne une clé du roman. Le fantastique serait une métaphore aussi de ce que l’homme doit découvrir en lui pour se réaliser, peut-être, s’accepter, sûrement. Au-delà des individus, dans l’évocation de l’incident mystérieux des enfants évanouis, on ne peut s’empêcher de penser aux deux bombes atomiques lâchées sur le Japon. Dans la mémoire d’un drame indescriptible, le roman est, résolument, une porte ouverte sur un monde parallèle : celui des âmes perdues dont on ne sait si elles sont celles des disparus ou celles des survivants.

Kafka
sur le rivage

Haruki Murakami
Traduit du japonais
par Corinne Atlan
Belfond
618 pages, 23

Murakami, l’enchanteur Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°71 , mars 2006.
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