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mai 2006 | Le Matricule des Anges n°73 | par Jean Laurenti

Dans cette chronique au ton tour à tour intimiste et pamphlétaire, le médecin et écrivain Mario Tobino (1910-1991) dit l’amour de son métier et son opposition à la fermeture annoncée des hôpitaux psychiatriques.

Les Derniers Jours de Magliano

Au terme de quarante années de travail au chevet des fous, un vieux médecin doit rendre sa blouse blanche. Le temps est venu de quitter la grande maison de brique de Magliano. C’est là, près de la cité toscane de Lucques, qu’il a vécu, travaillé et vieilli « dans deux petites pièces, à la fois taudis et villa ». Où il a tissé avec ses patients psychotiques des liens débordant de toutes parts le seul cadre médical. C’est peu dire que ce départ est douloureux : dans ce journal des temps qui précèdent sa retraite, le psychiatre et romancier Mario Tobino vit un profond déchirement. On est à la fin des années soixante-dix, celles du triomphe de l’antipsychiatrie. Les idées et les pratiques thérapeutiques des psychiatres anglais Laing et Cooper, de l’Italien Basaglia vont être un peu partout relayées sur le plan politique. L’institution psychiatrique est dénoncée pour ses méthodes carcérales et déshumanisantes ; les manifestations de la folie elle-même sont considérées comme des réponses du sujet à l’oppression sociale. En Italie, le gouvernement fait voter en 1978 une loi visant à libérer les patients, à les renvoyer chez eux, sous la responsabilité d’une équipe médico-sociale de secteur. À terme, c’est la fermeture des hôpitaux psychiatriques qui est ainsi décidée.
Le départ à la retraite de Tobino coïncide donc avec une remise en cause radicale de sa philosophie et de sa pratique de la folie. Lui est un médecin à l’ancienne, un humaniste convaincu que les fous doivent être protégés, qu’on doit leur offrir un cadre compatible avec leur démence. Il a connu l’époque où les psycholeptiques n’existaient pas, celle de la violence et de la réclusion. Pour lui, l’apparition des traitements chimiques dans les années cinquante a ouvert « un âge d’or » : « Les délires les plus aigus sont contenus, la violence est jugulée. On commence à communiquer avec les malades. Jour après jour on ouvre portes et fenêtres. (…) On assiste à un début de fraternisation entre personnel et malades. » Mais le vieux médecin refuse de voir une panacée dans le recours généralisé à la camisole chimique : « Quelles lésions ces psycholeptiques entraînent-ils sur les organes du corps humain ? Comment parviennent-ils à transformer un fou (…) en un apathique ? » Un de ceux dont, constamment, « la salive coule de la bouche entrouverte, tout le visage hébété. »
Tobino considère avec un certain mépris les discours à la mode des « innovateurs », qui par décret ont « aboli la folie » : « ils ne se demandent même pas s’ils connaissent, eux, la folie, s’ils sauraient en distinguer le visage, eux qui ne l’ont fréquentée qu’après l’avènement des psycholeptiques, s’ils en savent la violence, les caprices, l’horreur, l’indicible pureté, l’impénétrable douleur. »
Dans ce conflit qui oppose anciens et modernes, Mario Tobino se retrouve évidemment dans le camp des réactionnaires : remettre certains fous dans la cité est selon lui une aberration ; livrer les mélancoliques à la noirceur de leurs pulsions c’est leur faire courir un danger mortel. À l’occasion d’un colloque sur la « Psychiatrie démocratique » des participants réagissent à un article de Tobino qu’un journal vient de publier : « L’amphi furieux contre moi, esclave du Pouvoir, comment peut-on affirmer que la folie existe ? Un écrivain vaniteux, inconsistant, quelqu’un à ignorer. »
Aux envolées rhétoriques qui retentissent dans les symposiums médicaux à la mode, Tobino préfère la conversation avec ses malades, les propos des infirmiers psychiatriques chevronnés : Scipioni, un soignant du numéro six, le service des malades chroniques, évoque une conception de son métier qui n’est possible qu’à l’intérieur de ces hôpitaux qu’on voudrait fermer : « Nous pratiquons la charité permanente (…). Si le malade rendu propre, habillé, assis là, se salit de nouveau, ne retient pas son urine, ses excréments, on recommence depuis le début, pour lui rendre son aspect précédent. Et s’il récidive aussitôt après – la voilà, la charité –, notre devoir est de recommencer. » Ce désir de rendre à ces femmes et ces hommes leur dignité à chaque instant menacée trouve un équivalent dans la réflexion que mène le psychiatre sur la nature réelle des atteintes de leur psychisme : « C’est l’esprit, lui seul, qui s’altère, chez les mélancoliques, chez les maniaques, chez les schizophrènes. Les sentiments humains ne tombent pas malades. Ils forment l’homme et le rendent éternel. »
Les pages de ce journal sont scandées par la recension macabre des morts violentes de mélancoliques rendus à la liberté, ces égarés qui finissent dans un champ isolé, une fosse à purin, sur un rail de chemin de fer. L’ironie dont l’auteur aime à teinter son propos laisse alors la place à la tristesse et à la colère brute.
Pour affronter ces temps douloureux, Mario Tobino évoque les visages amicaux qui l’ont accompagné tout au long de ces décennies, brosse le portrait de patients et, décrivant leur folie, donne à voir leur humanité. Il raconte quelques-unes de ses longues promenades dans l’envoûtante Lucques. Une cité qu’il a souvent parcourue en compagnie de Giovanna, cette jolie femme de la bourgeoisie romaine qui a quitté sa famille pour le rejoindre. D’elle, on retiendra le geste amoureux qui abolissait la solitude du reclus, ce geste qu’elle faisait depuis la fenêtre de l’hôtel où elle descendait et l’attendait : « depuis une fenêtre de l’Universo, une petite main (…) celle de la femme aimée qui me salue. »
Jean Laurenti

Les Derniers jours de Magliano
de Mario Tobino
Traduit de l’italien par Patrick Vighetti, La Fosse aux ours, 244 pages, 19,30

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Le Matricule des Anges n°73 , mai 2006.
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