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Vu à la télévision La mort du petit cheval

mai 2006 | Le Matricule des Anges n°73 | par Chloé Delaume

Ça s’appelle l’hippocampe et on en a tous un. C’est une partie très ancienne du cortex, située dans le repli interne du lobe temporal. C’est tout petit, en tortillon de cheval de mer, d’une topaze légèrement gluant avec des miroitements carmin assez proches de ceux des fœtus. Le rouge interne ça a des reflets particuliers, même sur de vieilles photos en coupe. L’hippocampe, c’est un centre de tri. Je crois qu’on peut dire ça comme ça. Les informations que reçoit le cerveau sont d’abord décodées dans les diverses aires sensorielles, puis elles se pointent dans l’hippocampe qui se contente de faire son boulot. Et c’est d’ailleurs bien ça le problème.

Le service des archives logé dans l’hippocampe compare les données nouvelles aux anciennes. Lorsqu’une donnée revient souvent, son dossier est transféré de la mémoire à court terme à la mémoire à long terme. Ce qui signifie que déjà, de manière générale, un cerveau soumis à un effet de répétition stockera malgré lui tout message récurrent. C’est pour ça que quand je regarde la télévision, mon hippocampe, moi, je le surveille.

En juillet 2004 il y eut le vendredi où l’AFP reprit les propos d’un laborantin en cerveaux disponibles. Depuis, ce qu’il se passe dans mon cerveau pendant qu’on le prépare entre deux messages, ça me cause du souci, vous ne pouvez pas savoir. Le cerveau n’est pas très armé pour pouvoir résister à la télévision. Physiologiquement archaïque, modelable au moindre conditionnement, des failles rugueuses plein les circuits. C’est une machine fragile et pas très rassurante en y regardant bien. Alors les rangements de l’hippocampe, j’aimerais pouvoir les inspecter à défaut d’y faire des réformes, d’autant que là, ça devient urgent.

Entre le JT de midi et celui de vingt heures, le temps est très étrange dans la télévision. Dans mon salon aussi puisqu’il y a fusion, puisque plus fort que moi elle parle, puisque je l’écoute ou l’entends et ne respire qu’à ses côtés. Durant six heures quotidiennement je sais toujours quelle tranche il est, à vingt-cinq minutes près le trémolo d’un soap ou d’un documentaire sur le commerce équitable met l’aiguille à l’oreille, j’adhère au débitage, j’ai les grilles imprimées aux tréfonds de ma chair. L’après-midi, oui je sais l’heure. Mais le jour exact pas du tout.

La confusion règne toute la semaine, le week-end c’est beaucoup plus simple, à partir de quatorze heures c’est juste très chiant partout, surtout en Chiraquie où Drucker officie les pièces jaunes gnifique les pièces jaunes. Sans les bandes annonces des prime time, savoir le jour qu’il est et y compris quel mois, je crois que c’est impossible et que c’est fait exprès. Il n’y a pas de saison dans la télévision. Et encore moins l’après-midi. Parce que ça reste toujours le même, le même après-midi bouclé qui se décline vaguement, chaque chaîne impose son découpage propre, sa rythmique, mais derrière chaque programme une matrice identique, un Script Generator scrupuleux, efficace, lénifiant.

On connaît les effets qu’ont les publicités sans cesse répétitives. On sait que malgré soi on intègre des données qui remplissent les placards et les bouches de produits, on sait combien on ne peut échapper aux slogans et chansonnettes marketingueuses j’appelle le 118 000. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est la préparation préalable du cerveau, ce que subit l’hippocampe avant d’être confronté aux messages en question. Parce que l’après-midi, c’est un peu compliqué, oui, compliqué pour lui, la reconnaissance précise, le choix du court ou long terme, la bonne catégorie du classement mémoriel.

Sur M6 il existe depuis longtemps déjà une émission pour djeunz, Classé confidentiel. Il s’agit de dresser des tops 5 relatifs aux people généralement issus de l’industrie du disque et du spectacle. Les sujets sont très courts, et peuvent revenir jusqu’à sept fois dans le cours d’un même mois, insérés mine de rien entre deux inédits et du recyclage maquillé. Mêmes images, montées différemment, accompagnées d’un commentaire en off tenant de la paraphrase. Il arrive qu’en une demi-heure à peine un tiers de ce qui est proposé interpelle l’hippocampe du côté du court terme. Autant dire que ça rentre, le montant de l’assurance des fesses de Jennifer Lopez.

On ne se méfie pas des conséquences directes qu’ont les rediffusions. La sensation du familier, du déjà-vu et en entier, ça fait chuter âpre les défenses, ça fait ronronner les neurones et quand arrivent les pubs, la première inédite captera toute l’attention. Quant aux autres, que faire, l’hippocampe les engrange sans aucun sens critique, ça s’imprime bien profond et ça bouffe toute la place. J’ai perdu l’incipit d’un roman favori mais je sais qui appeler maintenant que le 12 est mort.

Ce qui est désagréable, je crois, c’est l’impuissance. L’idée que tout le corps est du côté de l’ennemi, infiniment idiot, offert, soumis. Désormais mon cerveau je ne lui fais plus confiance, mais alors plus du tout. J’ai dans le crâne un steak haché dont se repaît le biopouvoir, et je ne sais vraiment plus quoi faire pour l’empêcher d’être disponible. Je refuse d’éteindre la télé mais pas du tout pas masochisme, plutôt parce qu’elle parlera ailleurs, toujours, la nier ne sauvera aucune âme et ni aucun bout de cervelet. C’est ça où supplier le WWF d’intervenir, et la paperasse c’est pas mon truc.

La mort du petit cheval Par Chloé Delaume
Le Matricule des Anges n°73 , mai 2006.
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