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Poches Parmi les ombres

juin 2006 | Le Matricule des Anges n°74 | par Anthony Dufraisse

Dans un livre habité par la sincérité, Philippe Forest revient obliquement sur la mort de sa petite fille. C’est au Japon qu’il trouvera le courage du deuil.

La pudeur, la retenue, un certain dénuement : nous ne sommes plus habitués, ou si peu, ou si mal, aux qualités qui font le prix de ce roman, le troisième de Philippe Forest. C’est la sincérité qui donne à Sarinagara une importance que deux ans passés ne diminuent pas. Sincère, donc, ce livre l’est. Et terrible aussi, et bouleversant. Il est difficile de suivre, sans être touché, l’histoire d’un homme que la perte d’un enfant pousse à l’errance. Parce que l’encre de l’autobiographie coule ici, et qu’elle est noire, très noire. Parce que cette disparition n’est pas un simple sujet. Cet homme c’est Forest lui-même ; cet enfant, sa petite fille emportée par un cancer à l’âge de 4 ans. Dans le désarroi où il se trouve de ne jamais se faire totalement comprendre, Forest revient à l’écriture. Pour mieux dire, dire encore, autrement, après L’Enfant éternel et Toute la nuit. Mais celui qui cherche dans l’écriture un recours contre l’accablement, celui-là n’y trouvera jamais qu’un redoublement. Il est des souffrances qui interdisent d’être définitivement conjurées. « Ecrire fut ma manière à moi de méditer l’oubli, de le laisser s’étendre afin de conserver interminablement vivante en lui la mémoire exclusive d’aimer ». C’est cette méditation, mais sans morbidité aucune, que module Sarinagara. Le livre fait fond sur cet événement toujours singulier, sidérant qu’est la mort d’un enfant. Plus exactement, il s’agit pour Philippe Forest de traverser des existences où survient, un jour, cette expérience funèbre. Trois portraits sont ainsi tracés : ceux de Kobayashi Issa ( 1827), passé maître dans la composition du haïku ; Natsume Sôseki ( 1917), considéré comme l’inventeur du roman japonais moderne ; et Yamahata Yosuke ( 1966), le premier photographe dépêché à Nagasaki juste après l’explosion nucléaire d’août 45. Le poète, le romancier et le photographe vont tour à tour scander ce chemin de douleur.
Pour Forest, il ne s’agit en aucune façon de comparer les souffrances, non plus que de s’arracher à la fixité de ses propres obsessions. Son drame personnel n’est en rien apaisé d’être par d’autres partagé. À leur contact, tout au plus apprend-il à le mieux comprendre. Embrassant ces trois vies parallèles, il montre bien comment la disparition, quelque origine qu’elle ait, vient à s’inscrire sur une trame biographie pour, silencieusement, souterrainement, l’ébranler. Trois portraits donc, qui sont entrecoupés du récit des séjours que Forest fit au Japon. Tôkyô, Kyôto, Kôbe, troublantes destinations à la vérité : « Le Japon nous est apparu naturellement comme le lieu vers où aller au lendemain de la mort de notre fille ». Tout se passe comme si ce « pays d’après, celui où survivre à la vérité reprenait un sens », épousait le paysage mental de Forest. Survivre puisque toute la question est là et qu’aucune autre ne se pose avec autant d’acuité devient possible là-bas. Comme le devient aussi le travail de deuil. Au Japon, Forest s’achemine à tâtons vers une clarté non encore perçue que sera le livre à venir, celui-là même que nous lisons. Aussi bien les pages de ce livre indiquent-elles les stations et les stèles de ce cheminement intérieur. Les ombres imposent à ceux qui restent de vivre malgré tout. C’est là le sens de ce mot japonais, Sarinagara, qui donne au titre son livre et, au fond, son espoir.
Simple et laissant par endroits une impression de somnambulisme, ce récit est porté par une écriture étrange oui, un curieux mélange de sérénité et de fébrilité. Les mots restent en deçà des maux ; la souffrance de Forest est sans emphase, la phrase sans effusion. Entre L’Enfant éternel et Sarinagara, quelque chose a changé. La détresse, peut-être, a fait place à la tristesse. Forest, dirait-on, se tourne vers les ombres avec, en lui, moins de colère. Et c’est avec elles, maintenant, et pour elles qu’il semble vouloir (devoir ?) vivre.

Sarinagara
Philippe Forest
Folio
345 pages, 5,90

Parmi les ombres Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°74 , juin 2006.
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