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Domaine étranger Les somnambules

janvier 2007 | Le Matricule des Anges n°79 | par Thierry Cecille

L’arrivée d’un cirque exhibant une mystérieuse baleine déclenche l’Apocalypse dans une ville hongroise. Fable métaphysique ou parabole politique ?.

La Mélancolie de la résistance

Sans doute faudra-t-il au lecteur, ici, patience et confiance : c’est à une sorte de longue odyssée, à la fois fantastique et prosaïque, que l’on nous invite. Ou plutôt : on nous y convoque, on nous y embarque de force. Le premier mouvement de ce roman (puisqu’il revendique une construction musicale) nous plonge en effet dans l’atmosphère étouffante, la moiteur, les criailleries et les odeurs d’un wagon surchauffé traversant à grand-peine la plaine hongroise. Nous y partageons les affres de Mme Pflaum, un des personnages autour desquels est construit le roman, tentant de rejoindre la ville où elle demeure, après un court séjour à la campagne. Si les autres sombrent « dans la douce torpeur de la résignation », elle ne peut, quant à elle, échapper à l’angoisse qui la tenaille, et que les approches lubriques d’un grossier voisin, la poursuivant jusque dans les toilettes, ne viendront qu’exacerber.
C’est que, depuis des semaines, les signes alarmants se sont multipliés, qu’on ne sait interpréter : les pannes se succèdent, il n’y a plus d’essence, les ordures s’accumulent partout, le pouvoir semble flotter, s’absenter. Les phrases, à la syntaxe précise et enveloppante à la fois (bien plus proche de Proust que de Thomas Bernhard), concourent à tisser la trame de ce filet aux mailles fines mais comme transparentes, où seront pris peu à peu tous les personnages et le lecteur. Quand Mme Pflaum atteint enfin la ville, plongée dans l’obscurité « elle avait l’impression de déambuler dans un cauchemar » elle croise un étrange attelage, disproportionné. Une affiche l’avertit qu’un cirque va se produire le lendemain, exhibant « la plus grande ballaine jeante (sic) du monde ». Mais cela ne parvient pas à la rassurer, bien au contraire : « On se demandait si la fin du monde n’était pas imminente ». Dès lors, nous suivrons, alternativement, durant les trois jours que dure l’action, un groupe limité de personnages, livrés au chaos, perdus dans ce maelström d’événements minuscules d’abord puis terrifiants. Les uns y perdront la vie, d’autres la raison, d’autres, enfin, feignant d’avoir maintenu un semblant d’ordre à travers ce désordre burlesque puis sanglant ou peut-être y avait-il là, véritablement, machination, plan préconçu ? y gagneront le pouvoir.
Bien sûr, puisque le roman a été publié en 1989, nous ne pouvons nous empêcher d’y voir une parabole, une réflexion sur la révolution impossible, une version rabelaisienne pour la démesure de l’habituelle ruse du pouvoir que pointait le Guépard de Lampedusa : « Tout changer pour que rien ne change ». Mais, comme chez Kafka, l’accumulation des descriptions, des anecdotes, l’indication des moindres gestes ou des labyrinthiques détours de la conscience, tout cet afflux du réel provoque un sentiment d’irréalité : le trouble s’installe peu à peu et demeure, nous maintient dans un déséquilibre instable, aucune interprétation univoque ne tient longtemps. Il se peut que László Krasznahorkai veuille ici décrire l’impossible et donc mélancolique « résistance » de l’esprit face au désordre du monde, ou la menace toujours présente de la sauvagerie, autour de nous et en nous, ou la vanité de l’existence terrestre et mortelle face à l’infini du ciel étoilé… Au nihilisme du « Prince » dostoïevskien Stavroguine parodique puisqu’il s’agit d’un « nabot » infirme qui est peut-être l’instigateur de cette révolte et qui prophétise : « Dans construction les choses sont à moitié faites, dans ruine, les choses sont un tout » vient faire écho l’ancien chef d’orchestre Eszter qui renonce à chercher l’harmonie, même musicale, puisque, dit-il, « le monde se détruit de lui-même ». La magistrale coda du roman, décrivant durant six pages, avec le lexique biologique adéquat et la méticulosité d’une autopsie, la décomposition, ou plutôt « l’autodigestion post-mortem », d’un corps livré à la terre, nous prévient : « Chaque être vivant porte en lui-même, au sens strict du terme, sa propre destruction. »

La Mélancolie
de la résistance

László
Krasznahorkai
Traduit du hongrois
par Joëlle Dufeuilly
Gallimard
392 pages, 24

Les somnambules Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°79 , janvier 2007.
LMDA PDF n°79
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