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Domaine étranger Walter Benjamin en grand

janvier 2007 | Le Matricule des Anges n°79 | par Sophie Deltin

Imposant d’intuition et de rigueur, cet essai sur l’itinéraire existentiel et intellectuel du penseur juif allemand, est aussi un hommage à la mémoire de Jean-Michel Palmier, disparu en 1998.

Walter Benjamin : chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu

Au premier abord, l’ouvrage a de quoi décontenancer, avec ses 868 pages noircies en petits caractères, truffées d’informations et d’analyse serrée, et en plus petits caractères encore, un appareil critique établi avec une précision impeccable. À quoi s’ajoute la difficulté propre à la nature transversale de la démarche visant à « unir, en un même regard, l’itinéraire vécu et théorique de Benjamin, son insertion dans l’histoire, l’interaction des différentes problématiques ». Le travail, colossal dans son ambition, dans la tenue et la clarté de son propos, témoigne surtout d’un souffle impressionnant, malgré les parties IV et V demeurées inachevées. Comme si de cette compréhension infiniment minutieuse, à la fois ample et profonde, qu’avait nourrie sa vie durant Jean-Michel Palmier pour l’œuvre de Walter Benjamin, il n’y avait eu que la mort pour pouvoir en venir à bout celle qui terrassa l’auteur, un jour de 1998.
Dans cette entreprise, un soin premier : « s’arracher » à « l’effet de fascination qu’exerce le tragique de (l)a vie » de ce solitaire réduit à la misère, aux amours malheureuses et aux sentiers de l’exil, et dont la mort le suicide à la frontière franco-espagnole le 26 septembre 1940 résume à elle seule le destin de l’intelligentsia juive allemande après 1933. Pour Palmier, seule « une certaine désacralisation de sa personne, et du culte voué à ses écrits » permet de mettre en valeur, en la déconstruisant, la complexité d’une écriture qui a délibérément cultivé la brièveté d’expression, les ellipses, et les relations souterraines entre des thèmes hétéroclites romantiques, anarchistes ou messianiques.
La fidélité au projet benjaminien est d’abord éloquente en ceci que, refusant toute systématisation d’une pensée éclatée, restée en marge des traditions autant que des institutions, Palmier maintient l’exigence de faire dialoguer les approches (littéraire, philosophique, politique, théologique), et fait le choix de laisser irrésolues les tensions, notamment en se montrant particulièrement vigilant à l’égard des reformulations opérées de façon permanente par Benjamin lui-même à la faveur de ses lectures ou de rencontres déterminantes. En se donnant la peine de nous faire pénétrer au cœur des échanges intellectuels et plus largement, des réseaux de sociabilité dans lesquels la réflexion de Benjamin s’est inscrite, qu’il s’agisse d’amitiés solides (Scholem, Adorno, Brecht, Arendt) ou d’influences plus ou moins retenues par la postérité mais pourtant tout aussi décisives (Ernst Bloch, Kraus, Kafka, Lukacs, Franz Rosenzweig), l’auteur peut alors battre en brèche certains clichés persistants sur le philosophe.
Ainsi de cet intellectuel, issu d’une famille bourgeoise juive assimilée et déclassée par la crise allemande des années 1920, a-t-on toujours retenu l’image figée, volontiers simplificatrice, de sa position écartelée entre d’une part Gershom Scholem, le penseur de la mystique juive, et d’autre part, Bertolt Brecht, le matérialiste. Or, refusant d’opposer mécaniquement au sein de l’œuvre ces deux modes de pensée, Palmier se propose plutôt de scruter leur interaction, voire de déceler leur « circularité », avouée ou latente, en rehaussant les articulations qui n’ont cessé de se tramer, souvent de façon fort complexe, entre les différentes « constellations » élaborées par Benjamin à titre d’exemple, la résurgence dans les Thèses de 1940 du paradigme théologique (l’adhésion au messianisme et à la catégorie de la Rédemption) pourtant absent de l’étude sur le Trauerspiel ; ou encore la reformulation, et non le rejet, de l’allégorie dans l’image dialectique…
Dans cette relativisation de l’ « alternative impossible » que Scholem intimait pourtant à son ami de trancher, l’auteur en vient alors naturellement à tempérer le rôle joué par Asja Lacis « la bolchevique de Riga » dont le philosophe tomba éperdument amoureux dans sa « conversion » au communisme en 1924 et corrélativement, dans son abandon du projet d’émigrer en Palestine. Si le « tournant » matérialiste est indéniable, quoique Benjamin ne franchit jamais le pas de l’adhésion au parti, plus qu’à une influence de personne, sa prise de conscience politique s’éclairerait davantage à la lumière de la crise politique de plus en plus dramatique que connaît la République de Weimar. Et cela, insiste l’auteur, sans que son marxisme ne démente jamais la visée messianique, inassimilable chez Benjamin à l’avènement de quelque régime politique que ce soit.
Fort d’une sensibilité au détail sans pareille, Jean-Michel Palmier a surtout le mérite de revisiter les réseaux de signes et d’« images de pensée » (Denkbilder) que des commentaires, effrayés par la masse et la singularité de l’œuvre, ont trop souvent eu tendance à réduire à une collection de catégories devenues rengaines à force d’être convoquées (entre autres, l’aura, le flâneur, les passages parisiens….). Ainsi, et grâce au travail de notes ainsi qu’à la préface, dense, fouillée et brillamment écrite de Florent Perrier qui en dresse l’indispensable généalogie, surgissent, outre celle de l’Ange, la métaphore du Petit Bossu et celle du chiffonnier figures ambiguës d’une modernité dont Benjamin a eu le souci héroïque d’en exhumer les rebuts.

Walter Benjamin,
Le chiffonnier,
l’Ange et le Petit Bossu

Jean-Michel Palmier
Edition établie
par Florent Perrier
Avant-propos
de Marc Jimenez
Klincksieck,
coll. « esthétique »
868 pages, 39

Walter Benjamin en grand Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°79 , janvier 2007.
LMDA PDF n°79
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