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Zoom Le bal des métaphores

mars 2007 | Le Matricule des Anges n°81 | par Jérôme Goude

Au-delà des enivrantes digressions narratives de « La Taverne du doge Loredan », récit d’aventures aux contours labyrinthiques, le Vénitien Alberto Ongaro impose avec espièglerie sa verve épique.

La Taverne du doge Loredan

Quand il s’agit d’entrée en matière, de mise en bouche, les auteurs rivalisent d’inventions et d’ingénuités. D’aucuns cisèlent les phrases liminaires ; d’autres affectionnent les préambules abrupts. Puis il y a ceux, comme Alberto Ongaro, chez qui l’incipit n’est qu’un artifice trompeur, un jeu de dupes. Si le premier paragraphe de La Taverne du doge Loredan laisse présager le récit d’un narrateur cerné par le fantôme d’un gentilhomme vénitien « sans visage », le second campe deux personnages qui n’ont pas l’air d’appartenir au même siècle : un éditeur typographe, Schultz, et son étrange acolyte, Paso Doble. Le changement de niveau narratif, une infime variation typographique et certains détails relatifs aux costumes et à l’époque, insinuent le doute. Qu’ont en commun ce gentilhomme vêtu d’une redingote de velours noir, ce Schultz résidant dans un palais donnant sur le rio di San Felice et ce narrateur anonyme ? La découverte inespérée d’un livre ancien semble être la clé de cette énigme. À moins qu’elle n’accentue le trouble au lieu de le dissiper.
Ancien officier de la marine marchande reconverti dans l’édition, Schultz recherche les épreuves de l’ « Histoire des lupanars vénitiens » que Paso Doble, son diable d’associé, s’est amusé à cacher. Il les retrouve au-dessus d’une armoire en compagnie d’objets hétéroclites et d’un livre dont il ignore l’origine. Piqué de curiosité, attiré par les noms des protagonistes, Schultz s’immerge peu à peu dans les profondeurs de l’ouvrage. Celui-ci contient les frasques érotiques et épiques de Jacob Flint, fils bâtard d’une « noble dame italienne » et d’un bohémien. Nourri par sa très longue collaboration avec Hugo Pratt dont l’influence a fortement imprégné La Partita, son premier roman traduit en français (Sylvie Messinger, 1987), Alberto Ongaro entraîne le lecteur dans des aventures rocambolesques entre Londres et Venise, au début du XIXe siècle.
Obligé de fuir son village natal après s’être battu en duel et avoir tué le mari de sa maîtresse, Jacob Flint échoue à Londres chez le capitaine Viruela, un contrebandier qui dirige le « trafic du whisky écossais outre-Manche ». Ce dernier le conduit à la Taverne du doge Loredan tenue par une belle Vénitienne, Nina, qui « a fait perdre la tête à la moitié de Londres ». Flint s’amourache illico presto de cette irrésistible nymphomane qui fait l’amour autant avec les parties de son corps qu’avec les mots qui les désignent, « sa vulve, son vagin, sa figue, sa mona, sa concha, sa cunt, sa… » Galvanisé, métamorphosé en Roméo libidineux, notre héros est prêt à tout pour obtenir les faveurs de la dame. C’est sans compter sur l’indocilité de Nina, ainsi que sur la présence spectrale et fétide de Fielding, un bel homme grisonnant flanqué d’une « horde entière de métaphores », des créatures hideuses et terrifiantes. Escorté par Dick et Severino, deux corbeaux bavards, aiguillé par son incontrôlable boussole phallique, Jacob Flint suit la trace de Nina à travers l’Europe. Après s’être lâchement débarrassé de Fielding, Flint la retrouve dans un petit village italien, San Bruson del Dolo. Indifférente, la Belle serait-elle habitée par le souvenir d’un gentilhomme vénitien vivant dans un palais face au rio di San Felice ?
Virtuose de l’arte allegra, Alberto Ongaro se joue des impasses de la vraisemblance. La lecture de Schultz et de Paso doble est émaillée d’incessantes pauses dues aussi bien à leurs commentaires digressifs qu’à l’intervention de facteurs a priori extérieurs à l’œuvre. Schultz interrompt donc sa lecture, soit pour se rendre dans une auberge, « Aux Sans-Famille », soit pour secourir son vieux père excentrique. Cependant, peu à peu, la « lecture s’articule en lui, grandit, se ramifie comme une plante ». La silhouette de Nina n’est pas sans ressembler à la « statue de cire » d’une « beauté aristocratique et bohémienne » qu’il a aimée et perdue tout ensemble. Une beauté qui, aux dires de Paso Doble, n’était autre que la « yoni superhumide du monde occidentale », la « Madonne des trains express ». De même, le « petit palais », le canal et le gentilhomme, que décrit Jacob Flint lui sont étrangement familiers. Pensant « trouver une belle œuvre bien pansue », Schultz trébuche sur la « blancheur de quelques pages qui ne sont pas imprimées ». Loin de s’en offusquer, pris d’une « fièvre créatrice », il décide de compléter ce récit « lacunaire, mutilé », de devenir « un personnage de l’histoire qu’il est en train de lire » et de réécrire un livre qu’il intitulerait « La Taverne du doge Lauredan »
Si le très borgésien Ongaro-Schultz met en scène la figure du lecteur, c’est peut-être parce qu’il sait que chaque personne est une « tanière de métaphores » et que la vie est une fiction sur le pari de laquelle il faut tout miser, quand bien même le simulacre, le péril. Alors, une fois le livre clos, le lecteur éprouvera peut-être le désir d’entrer dans la danse. À l’instar de Schultz, sera-t-il tenté d’incorporer le roman, de s’inventer un personnage. Mais les métaphores seront là pour rappeler ce qu’elles sont : des petites bêtes anthropophages ou bien des masques nécessaires qui ne sauraient dissimuler totalement l’âpre réalité qu’ils recouvrent.

La Taverne du
doge loredan

Alberto Ongaro
Traduit de l’italien
par Jean-Luc Nardone
et Jacqueline Malherbe-Galy
Anacharsis
303 pages, 19

Le bal des métaphores Par Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°81 , mars 2007.
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