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Avec la langue Limites de la chienne

avril 2007 | Le Matricule des Anges n°82 | par Gilles Magniont

Grand oublié de la campagne : le discours du couple, dans le respect du partenaire.

On voudrait que la présente page soit lue des candidats à la présidentielle. Car on les sait désireux de coller aux préoccupations des Français, de tous les Français : ils rassurent le chef d’entreprise, ils s’émeuvent du chômeur en fin de droits, ils goûtent les produits du terroir. Mais, malgré tous leurs efforts, ils semblent ignorer une préoccupation majeure de la France 2007, laquelle ne cesse de croître jusqu’à transcender toutes les catégories. Cette préoccupation n’est pourtant pas muette : elle s’exprime chaque jour de la semaine, deux heures durant. Là, sur les ondes d’RMC, depuis plusieurs années, des milliers d’auditeurs font état de leurs problèmes ; là, une voix les conseille, les rassure, les guide, les instruit ; et l’auditeur, régulièrement, de conclure l’entretien par une parole exprimant respect et gratitude de ces formules que les politiques aimeraient tant entendre.
« L’amour, Lahaie et vous », entre 14 h et 16 h. D’après la publicité, un talk-show radiophonique sur la sexualité. Compte tenu des états de service de Brigitte Lahaie un temps reine du cinéma pornographique européen, le succès de l’émission pourrait s’expliquer par la liberté d’entretiens enfin débarrassés de tout tabou. Bien évidemment, la parole se saisit ici sans ambages du réel : il faut faire preuve de clarté et de pragmatisme quand on propose à l’auditeur divers « travaux pratiques » et qu’on lui expose les bienfaits de l’anneau pénien, de la respiration testiculaire ou du rasage du pubis. Avec ce rasage, « voilà une belle surprise que vous pouvez faire à votre partenaire » : partenaire, c’est peut-être le mot que Brigitte prononce le plus souvent. Emprunté à l’univers du jeu, il désigne par analogie la personne avec laquelle on a des relations sexuelles, comme l’associé en affaires. L’animatrice semble confondre tous ces emplois, elle qui prête main-forte à ceux qui ne subviennent pas aux besoins de leur partenaire, qui n’arrivent pas à suivre la cadence, à maintenir une érection ou leur imaginaire, à contrôler leur éjaculation, à monter en puissance, à sortir de la crise, à durer. Prégnance du vocabulaire économique ? Surtout, mise au premier plan du couple comme entreprise centrale de l’existence humaine qu’il s’agit envers et contre tout de faire fonctionner. C’est à l’intérieur de ses murs qu’on dessine des géographies métaphoriques (les buissons du jardin secret), c’est dans son enceinte qu’on s’abandonne : le libertinage, entendez l’échangisme, est notamment préconisé comme moyen de redynamiser une complicité.
Pour que cet espace sacré se maintienne dans une pleine légitimité, pour que le succès de la transgression continue d’être celui de son contrôle, « L’amour, Lahaie et vous » a l’art de dessiner une extériorité répulsive, notamment grâce au dispositif de l’ « auditeur-feuilleton », soit celui qui, pendant une semaine, conclut l’émission en faisant part de son parcours de vie par exemple Marie, dont les interventions successives sont ainsi annoncées sur le site d’RMC : 1. Avec l’aide de Brigitte, Marie essaie de comprendre le besoin qu’elle a de sentir et goûter sa culotte 2. Petit à petit, Marie apprivoise son corps, elle comprend mieux son geste de sentir sa culotte 3. Marie nous livre son terrible secret, elle a été victime d’inceste ; peut-être cela pourrait-il expliquer sa curieuse manie de sentir sa culotte. L’inceste, bien sûr ou la maltraitance, ou l’attouchement : Brigitte ne cesse d’y revenir, « Vous connaissez forcément un pédophile ». Voilà qui fait froid dans le dos, mais chaud au sextoy, qu’on sentira d’autant vibrer dans le respect de la personne humaine. Un respect et un sens de l’interdit dont l’animatrice ne se départ jamais, dans les positions même les plus acrobatiques. Ainsi lorsqu’un auditeur confessa de savoureux appétits zoophiles. Un animal en particulier ? Oui, un chien. Silence gêné, difficile de redynamiser. Et puis un éclair de génie, la question qui ramène à la lumière : Dans votre fantasme, vous vous voyez actif ou passif ? L’auditeur s’empressa de répondre : Actif, bien sûr. Et dans le studio, on crut entendre comme un soupir de soulagement : rien n’empêchait désormais de parler de jardin secret. On avait eu chaud.

Limites de la chienne Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°82 , avril 2007.
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