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Poésie Blues memories

mai 2007 | Le Matricule des Anges n°83 | par Emmanuel Laugier

Jean-Luc Sarré donne un livre doucement nostalgique où la mémoire, sans cesse, déplace ses sources et interroge sa validité.

La Part des anges

Jean-Luc Sarré est un poète du visible et de la mémoire, il retient ce qu’il voit passer devant lui et, un temps après, le note comme seraient extraites d’un mille-feuille quelques pépites. Il ferait volontiers de cette phrase de Jules Renard, citée dans Embardées (prix Max Jacob 1995), son viatique discret : « Que cette vie me paraîtrait belle si, au lieu de la vivre, je la regardais vivre ». Et cela condense toute la qualité de son regard porté sur l’ordinaire mouvement des vies, des choses, jusque les balcons, ou terrasses, nombreux dans ses vers, où un espace s’ouvre et se donne. Dans Embardées, encore, il se dit « visité dans (son) exil pire arraché/ à (sa) stupeur domestique durant la pause/ ensoleillé de midi qui élargit le jour/ le fait vaste et sans bruit dans l’air/ où dérive un pétale léger frôlant béton/ et carrosseries jusqu’à n’être plus/ qu’une infime poussière (…) ». On remarquera cet art si subtil de l’enjambement, un balancement est introduit dans le poème, comme si des mouvements de hanches swingués le tournaient sur lui-même jusqu’à lâcher en cascade ses propres notations.
Les poèmes de La Part des anges n’échappent pas à ce double impératif de la notation à vue et de la mémoire, l’écho presque rilkéen du titre étant à comprendre comme ce qu’il resterait à dire de flocons invisibles descendus toucher l’existence. À preuve cette amorce, page 12 : « Aujourd’hui voir et revoir se confondent/ ainsi deux aiguilles bloquées sur midi,/ parmi les verres colorés, les faïences/ jusquiame, ricin, coloquinte ou séné qui échangent dans la pénombre leurs reflets ». Plus loin, c’est dans un bar raciste que des insultes fusent et que la bêtise est constatée tristement, ailleurs on sent le temps algérien pointer sa nostalgique besace d’enfances éberluées, on voit un enfant aux doigts gourds récupérer « dans l’encrier/ une mouche qui s’y noyait/ puis attaquant soudain la feuille,/ furieusement, jusqu’à la trouer/ alors il passe à la suivante/ sans une pensée pour le verso ». Cette manie, Jean-Luc Sarré lui donne son éthique, le poème y devenant « un fantôme sans intérêt, tout comme/ cet autre (…)/ sale, rencogné à même le sol crasseux/ sous l’auvent de tôle de la gare routière/ les yeux clos, son éventaire replié. » À égalité d’existence, pas plus, pas moins, Jean-Luc Sarré tisse là sa fidélité aux choses humbles, au presque rien, il croque dans un dessin presque naïf saynètes d’aucun genre et, dans la famille des Follain ou des Perros, réinvente un réalisme. Celui-ci ne se borne pas à des règles restreintes de composition, ou de motifs à dépeindre, mais, élargissant la poésie elle-même, cerne la juste apparition du réel, son scintillement, son fragile surgissement : « Il fait froid, même dans la plaine,/ nous sommes allés voir la Panhard/ qui descendait du haut plateau./ Presque incongrue sous les palmiers,/ coiffée d’une belle couche de neige,/ vite décoiffée pour la bataille,/ elle a aussitôt retrouvé/ son statut de tas de ferraille ». La presque lenteur de la description est contrée par la vitesse de déplacement de la situation, de la Panhard à sa ferraille rouillée, seule une couche de neige aura été le frêle buvard de la mémoire.
C’est aussi le Maghreb de l’enfance qui est discrètement plié dans ce livre (l’auteur est né à Oran en 1944 et ne rejoint le continent [Marseille] qu’en 62), dont Comme un récit (repris dans Affleurements Flammarion, 2000) témoignera par la mémoire infernale de la guerre d’Algérie. Il écrit alors ouvertement, à vous mettre la chair de poule : « cette province sent l’engrais et la paperasse/ le purin et le patchouli/ elle sentira le générique bientôt// il y a de la merde sur les murs/ il y a du sang qui sèche/ mais la saison est délicieuse/ et les groupes s’attardent pour parler/ des récoltes du sang et de la merde » ; quand, dans La Part des anges, « la visiteuse au bas filé » vous fait rougir et que des enfants, « jambes ballantes/ en rang d’oignons, sur le muret » attendent que « l’Espagnol/ ouvre sa baraque à beignets ».

Emmanuel Laugier

La Part des anges
Jean-Luc Sarré
La Dogana, 112 pages, 18,50

Blues memories Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°83 , mai 2007.
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